Nathalie Baye en couverture du magazine Version Fémina en août 2016  

Article paru dans VERSION FÉMINA, le 13 août 2016


Éblouissante dans Moka, de Frédéric Mermoud, époustouflante dans Juste la fin du monde, de Xavier Dolan, l'actrice s'impose une nouvelle fois en haut de l'affiche. Sous sa réserve et son élégance, se cache une femme drôle et généreuse qui fonctionne au coup de cœur et à l'instinct. Elle aime surprendre et nous épate toujours aprés plus de quarante ans de carrière.

(Propos recueillis par Anne Michelet)

Version Fémina : Moka est adapté du livre éponyme de Tatiana de Rosnay ? Vous l'aviez lu ?
Nathalie Baye : Non, mais lorsque j’ai recu le scénario, il m’a plu. Quand on ne s’ennuie pas à mourir, c’est déja un très bon signe. Car, souvent, c’est difficile et ennuyeux, c’est un objet hybride, ni un livre ni un fillm. Tatiana est venue sur le tournage, on a même une petite scène ensemble. Elle était trés contente de l'adaptation, alors je n’ai pas essayé de voir les fidélités et les infidélités au roman. Et puis j’étais extrêmement heureuse de jouer avec Emmanuelle Devos, que j’aime beaucoup. En plus, ce personnage de femme que j’incarne m'amusait. Elle est commerçante, tient une parfumerie en province, est un peu au taquet et a aussi des failles.

Version Fémina : Marlène, que vous jouez, est esthéticienne. C’est un clin d'œil à Vénus Beauté (Institut) ?
Nathalie Baye : C’est drôle, on me l’a tout de suite dit, mais comme le personnage est totalement différent, je n’ai jamais pensé : « Ah tiens, me revoilà dans un institut ! » En méme temps, Marlène dirige cette boutique, vend ses produits... Ce qui me plaisait dans ce rôle, c’est qu’on a tous connu des femmes comme elle qui s’accrochent à la vie. Elle a un compagnon plus jeune qu’elle a peur de perdre. Elle essaie d’étre encore pimpante et séduisante, elle est émouvante... En même temps, sans dévoiler l’intrigue, il y a un doute sur elle, elle fait partie de ces personnes - comme tout le monde d’ailleurs - qui ont une façade claire, or, derrière, on perçoit des choses incroyables. Ce personnage était très bien dessiné dans le scénario.

Version Fémina : Vous avez fait confiance à Frédéric Mermoud, un jeune metteur en scène dont c'est le deuxléme long-métrage. Ça vous arrive souvent ?
Nathalie Baye : J’avais vu son premier film, Complices, et je connais aussi d’autres réalisateurs suisses, c’est un tout petit clan. Emmanuelle Devos avait joué dans l’un de ses courts-métrages. Nous avons tourné à Évian, il filme vraiment bien cette région, parce qu’on sent le climat. C’est un bel endroit, avec la Suisse juste en face et une ambiance un peu particulière. J ’ai souvent tourné et travaillé de l’autre côté du lac, à Lausanne, mais je ne connaissais pas Évian, une ville que j’ai découverte. Les hauteurs sont très belles. Mon rôle aussi est très beau. Emmanuelle était là tout le temps, tandis que moi j’ai effectué des allers-retours, mais ça ne me déplait pas. Mon personnage est marquant et j’ai aimé également la relation qui se noue entre ces deux femmes.

Version Fémina : Vous vous étes composé un physique incroyable en vous affublant d’une perruque blonde bouclée. Vous n'avez peur de rien !
Nathalie Baye : Oh non ! À la lecture du scénario, j’ai tout de suite vu Marlène ainsi. Quand j’en ai parlé à Frédéric, il a eu les cheveux qui se sont dressés sur la tête ! Il était un peu inquiet. Je lui ai dit de me faire confiance, qu’il aurait le personnage qu’il voulait... Je devais en passer par là pour le rendre totalement cohérent avec ce que Frédéric pensait vouloir. Il a fallu le convaincre et ce n’était pas gagné. Quand je lis un scénario, si je suis tentée par le rôle, j’ai souvent ce genre de flash ! Comme je suis assez observatrice - j‘adore regarder les gens ! -, j’avais l’impression de connaitre cette femme. Une fois que l’on a trouvé l’enveloppe, tout suit. À vrai dire, j’ignore ce que c’est que de rentrer dans un personnage, mais il y a un moment ou il est là, on l’a, il est avec nous. Quand vous allez dans des parfumeries, les femmes sont très soignées, maquillées, car elles vendent des cosmétiques. C’est aussi lié à la vie de cette femme entre deux âges, qui lutte contre la fatalité du temps. Je suis toujours très touchée par ça.

Version Fémina : Ce mois-ci sort également Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg. Une expérience totalement différente ?
Nathalie Baye : C'était très réjouissant d'être choisie par lui. Je n 'ai jamais eu de rêve américain parce que j'ai toujours été très gâtée en France, et ils ont tant d'actrices magnifiques. Mais on ne refuse pas un rôle, même petit, à Spielberg ! Il est comme Truffaut, Godard et Chabrol : un amoureux fou du cinéma. Et puis, les grands sont toujours simples. Se retrouver sur un plateau avec eux est un cadeau.

Version Fémina : Vous avez des scènes fortes avec Emmanuelle Devos. C’est une belle rencontre pour vous deux...
Nathalie Baye : J’ai eu beaucoup de plaisir à jouer avec elle. C’était très simple, en fait. Quand il y a une même famille d’acteurs ou d’actrices, les choses se font d’une manière très limpide, avec plaisir. Emmanuelle est une excellente comédienne et, en plus, elle est souvent inattendue. C’est vraiment agréable. Ce n’est pas quelqu’un qui va chercher midi à 14 heures, elle ne va pas vous prendre le chou, donc on peut s’amuser. Ce qui m’intéressait beaucoup dans ce film, ce sont les rapports entre ces deux femmes, leur affrontement. Elles sont très différentes l’une de l‘autre, mais chacune a une certaine opacité. Elles aiment la vie ou l’ont aimée et ont des félures. Diane, qu’incarne Emmanuelle, est fracassée. Ce sont deux beaux personnages, deux caractères très particuliers, qui se reniflent. Si la situation n’était pas aussi compliquée, elles s'apprécieraient. Vous me dites que c’est la première fois qu’on me voit avec Emmanuelle Devos, mais moi, les trois quarts du temps, je suis entourée de partenaires masculins ! Les Américains tournent pas mal de films avec deux ou trois femmes, des binômes. Thelma & Louise en est le parfait exemple.

Version Fémina : Éclectique et exigeante, vous inspirez les jeunes metteurs en scène qui font de plus en plus souvent appel à vous...
Nathalie Baye : Depuis Moka, j’ai tourné avec un cinéaste de 30 ans. J’accepte très souvent des premiers films. Je suis curieuse et je trouve qu’il n’y a rien de plus merveilleux que d’assister à la naissance d’un réalisateur ou d’une réalisatrice. Ils savent que je ne suis pas frileuse sur ce plan-là. Je pense que c'est grâce à ma curiosité, à mon goût et au fait que j`ai toujours su que le désir, dans quelque domaine que ce soit, est une des choses les plus fragiles. Pour garder le désir, il faut être très vigilant. Dans ce métier comme en amour, on doit essayer d'expérimenter des choses très différentes. S'il y avait une sorte de ronronnement dans mes choix, je pense que, au bout d'un moment, je serais moins séduite et moins enthousiaste pour mon travail que je ne le suis actuellement. J'ai récemment tourné une franche comédie après avoir enchaîné pas mal de films sombres, d'autres avec des personnages sympathiques ou antipathiques. Cela donne une succession de films très éloignés les uns des autres. Je pense que c'est l'une des raisons pour lesquelles les jeunes réalisateurs viennent vers moi. Cette diversité doit les séduire ou les intéresser. Finalement, c'est peut-être une analyse à deux balles, ce que je vous dis !

Version Fémina : Est-ce aussi une façon de se lancer des défis ?
Nathalie Baye : Je ne sais pas ce que ça veut dire de se lancer un défi ou d'oser. Oser quoi ? Je n'ai pas peur du tout. Me planter, ce n'est pas grave, on se relève, ça fait partie de la vie. Ce qui me désolerait le plus serait d'accepter quelque chose pour de mauvaises raisons. Au moins, je peux revendiquer les films dans lesquels j'ai joué, quel que soit le résultat. Qu'ils soient bons ou moins bons. Je les ai choisis, personne ne m'a forcée. J'étais sincère quand je les ai acceptés. C'est d'ailleurs grâce à ça que j'aíme toujours autant ce métier.

Version Fémina : Refusez-vous souvent un scénario ?
Nathalie Baye : Oui, heureusement. Je dis plus souvent non que oui. Un sujet qui ne me parle pas, un projet que je ne trouve pas cohérent, un personnage que j’ai l’impression d'avoir joué cinquante mille fois, un scénario que je trouve trop faible, qui ne me touche pas, qui ne m'émeut pas, qui ne m’amuse pas, voilà ce qui me fait refuser un rôle. Le cinéma, c'est quand même avant tout une machine à donner des émotions. Ce qui compte, c’est la lecture du scénario. S'íl s’agit d'un film avec des noms assez flamboyants, mais que le scénario me laisse indifférente, ou que je lui trouve une forme de vulgarité, je n'y vais pas. Parce qu'en plus je ne le ferais pas bien. Il faut être cohérent. Depuis le temps que j'exerce ce métier, j’ai vu pas mal d’acteurs qui déplacent subitement leur désir. Au début, ils avaient envie de jouer dans des films de qualité et, petit à petit, ça se déplaçait vers l'argent, le non-désir... Chacun a son histoire, chacun fait aussi comme il peut. Je ne porte aucun jugement. Moi, je travaille beaucoup quand même. En même temps, c'est vrai que j'éprouve toujours autant de plaisir à jouer.

Version Fémina : Vous avez aussi su garder un lien avec le public...
Nathalie Baye : Oui, je m'en rends compte, car j'ai des rapports très chaleureux avec les gens, sans rien faire de particulier. C'est difficile de percevoir soi-même que le public vous aime. Il est certain que les personnes ont des petits gestes et du respect, pour ne pas déranger. Il y a toujours quelque chose de bienveillant. Souvent, je dis à des amies : « Allez dans ce magasin, ils sont très gentils. » Alors elles y vont et reviennent en affirmant : « Mais ils sont désagréables, c'est avec toi qu'ils sont sympas ! »

Version Fémina : À propos de jeunes metteurs en scène, vous avez tourné Juste la fin du monde avec Xavier Dolan...
Nathalie Baye : Vous allez voir la tête que j’ai dans ce film ! Ça, c'est le désir de Xavier. Je l'ai laissé faire, car c'est la deuxième fois que je tournais avec lui, quatre ans après Laurence Anyways, et on s'entend très bien. C'est un bonheur de travailler avec lui ! Je l'aime énormément. Il a quelque chose qui n'appartient qu'à lui. C'est un grand artiste, un jeune homme puissant et fragile, bosseur et, par moments, c’est aussi un gamin. C’est un peu un ovni. J’ai deux Xavier dans ma vie, Dolan et Beauvois, avec qui je tourne un nouveau film. Ce sont des cinéastes extrêmement différents l'un de l'autre. Vive la différence, là aussi ! Ce que je trouve merveilleux dans mon métier, c'est que je travaille avec des personnes de toutes les générations. Je joue avec des enfants, des actrices qui ont dépassé les 80 ans comme Danielle Darrieux, Gisèle Casadesus... Il y a tous les styles, toutes les méthodes, vous vous rendez compte ! Ça vous donne une ouverture. Ça m’intéresse beaucoup plus de me fondre dans l'univers de quelqu'un que d'imposer ce que je suis. Faire des choses différentes est ce qui me tient en éveil.

Version Fémina : Cette fois encore, vous jouez une mère de famille, avec un casting cinq étoiles ; Marion Cotillard, Léa Seydoux, Vincent Cassel, Gaspard Ulliel...
Nathalie Baye : Nous sommes restés assez peu de temps ensemble et tout s'est très bien passé. Mais quand on tourne avec quelqu'un comme Dolan, on est pris dans un tel tourbillon, on est tous sous son emprise. C'est lui le patron, le chef d'orchestre. Pour ce personnage de mère, il souhaitait des choses très précises, alors j'y suis allée à fond la caisse. Elle est exaspérante, émouvante et plus fine qu'on ne le croit. On verra bien, mais j'ai une confiance totale en Xavier. C’est l'un des réalisateurs les plus doués que j'aie connus.

Version Fémina : Vous avez eu une enfance assez bohème. Vous inspirez-vous de votre mère pour certains rôles ?
Nathalie Baye : On me propose assez souvent ce type de personnage, mais je les vois comme des rôles de femmes avant tout. Toutes les mères ne se ressemblent pas, il y a les bonnes, les mauvaises, les dingues... Ma mère avait des qualités, même si ce n'était pas une mère idéale. J'ai essayé de ne pas reproduire ce que je pouvais lui reprocher. Une mère idéale ou un père idéal, ça n’existe pas. Mais tous ces personnages que j'ai pu fouiller, approcher et tenter d'incarner m'ont rendue plus tolérante, plus compréhensive. Je comprends mieux les gens.

Version Fémina : Vos vacances sont déjà finies et vous travaillez à nouveau...
Nathalie Baye : Oui, en rentrant, j'ai retrouvé Xavier Beauvois pour la troisième fois [Selon Matthieu et Le Petit Lieutenant], pour un drame qui se déroule durant la Première Guerre mondiale. Nous allons tourner sur deux saisons, l'été et l'hiver. Il s'agit d'un très beau sujet dans lequel joue également ma fille, mais je ne vous en dirai pas plus, sinon qu'il y a du pain sur la planche ! J'ai d”autres projets encore, mais je n'ai rien bloqué. Je verrai. À un moment, si vous voulez, il y a la gourmandise, liée au fait qu'on vous propose des films intéressants, et après on se dit : « Mais pourquoi j'ai accepté ? » J'ai envie de partir, de faire une pause, de voyager, donc il faut prendre un peu le temps. J’ai conscience que ce que je dis là, ce sont
les paroles de quelqu'un de très gâté !

Version Fémina : Peut-être, mais vous avez également connu une période un peu compliquée avant de revenir au premier plan...
Nathalie Baye : Mais heureusement que, sur les longues carrières, il y a de tels passages ! Autrement, on deviendrait idiot, on croirait que tout vous tombe tout cuit. La vie n’est pas faite qu'en rose bonbon. Je pense que si je n'avais eu que des moments où j'étais très demandée, j'aurais cru que tout était facile. Tandis que les deux fois où j'ai vécu des périodes avec des trous, lorsque c'est revenu, j'ai retravaillé encore plus, j'ai apprécié encore davantage, j'ai pris encore plus conscience du merveilleux de tout ça. Il ne faut pas être toujours dans le confort, ça peut rendre bête. Et quand ça ne marche pas, il faut garder le cap, continuer à y croire malgré tout.

Version Fémina : Vous reverra-t-on un jour au théâtre ?
Nathalie Baye : J'ai très envie de revenir sur scène, je ne souhaite que cela, même. J'ai eu des propositions, mais je n'ai pas trouvé la pièce qui me ferait dire : « Allez, j'y vais ! » Il me faudrait un coup de foudre. J'ai la chance de faire toujours des choses qui me séduisent. Je ne me sens pas encore le besoin de dire : « J'arrête, je n'ai plus envie de jouer et je vais réaliser », par exemple. Tenter cette expérience un jour, pourquoi pas ? Je ne me l'interdis pas, mais ce n'est pas d'actualité.

Version Fémina : À vos débuts, aviez-vous imaginé une aussi belle carrière, de quarante-quatre ans avec près d'une centaine de films ?
Nathalie Baye : Non, je ne pensais même pas faire du cinéma, mais juste de la danse, puis seulement du théâtre. Je n'ai jamais rêvé d'être connue ou d'être une vedette. J'ai eu envie de jouer, c'est tout. Je n'ai pas été élevée dans un milieu qui vénérait les stars. Mes parents étaient peintres, mais ils n'en vivaient pas. Moi, je suis passionnée par mon métier et je mesure ma chance de faire ce que j'aime et d'en vivre.