Article paru dans STUDIO n°228, en novembre 2006.


Riche et désœuvrée dans La Californie, avocate battante dans Ne le dis à personne, elle est aussi au théâtre dans Zouc par Zouc.

Par Michel Rebichon.

Elle rentre tout juste des répétitions de Zouc par Zouc. Jean slim, twin-set beige, cheveux lissés, sourire éclatant. Un gros chien blanc et un chat gris viennent se glisser dans nos jambes. Aux murs de son salon cosy, des tableaux de ses parents artistes peintres ; sur la table basse, des livres d'art et James & Other Apes, qui regroupe 55 portraits de chimpanzés, gorilles ou bonobos. « Je fais partie de la fondation de Jane Goodall, m'indique Nathalie Baye ; elle lutte pour protéger ces espèces menacées. » C'est tout elle, ça. À peine sommes-nous installés que la conversation roule, comme si nous l'avions interrompue la veille...
Nathalie Baye, on ne va pas cesser de la voir sur les écrans. D'abord dans La Californie, adaptation par Jacques Fieschi de Chemin sans issue, roman de Georges Simenon. Elle y incarne une femme riche et désœuvrée, entourée de parasites. « Une femme pleine de panache et de clinquant, dupe de rien, qui s'accroche à son rêve et dont la vie va basculer quand débarque sa fille. » Roschdy Zem, Mylène Demongeot, Rasha Bukvic, Ludivine Sagnier l'entourent. On la retrouvera aussi, cet automne, dans le court rôle de l'avocate de François Cluzet, dans Ne le dis à personne, de Guillaume Canet. Puis, début 2007, dans Mon fils à moi, de Martial Fougeron, où elle interprétera une mère de famille « absolument monstrueuse, diabolique et terrifiante par l'amour excessif qu'elle porte à son enfant », mais aussi dans Le prix à payer, comédie sur le couple et l'argent réalisée par Alexandra Leclère (Les sœurs fâchées), où elle aura Christian Clavier pour époux – « Là, je joue une agitée du bocal qui ne pense qu'à claquer le pognon de son mari » – et, enfin, dans Michou d'Auber, de Thomas Gilou, « d'après l'histoire vraie, en France dans les années 60, en pleine guerre d'Algérie, d'une femme qui adopte un petit maghrébin ». Son partenaire, cette fois, celui du Retour de Martin Guerre, Gérard Depardieu.

Cette actualité folle est davantage due au hasard de la programmation qu'à une quelconque stratégie. « Pourtant, j'en ai refusé des rôles ! » assure Nathalie Baye, « mais certains, comme celui du Petit lieutenant [son deuxième César de la meilleure actrice] ne se refusent pas ! » Elle aime « les rôles où l'on trouve de la candeur et du désenchantement, de la séduction et de l'abnégation, du désespoir, de l'abandon, de la drôlerie, comme dans La Californie... » Elle aime « les rôles où il y plein de choses à jouer ». Ça tombe bien, elle peut tout jouer et s'en excuse presque : « J'ai la chance qu'on me propose des rôles extrêmement différents. » A-t-elle une explication ? « Non, répond-t-elle dans un sourire timide. Je n'arrive pas à analyser le pourquoi. D'ailleurs, je ne demande jamais à un réalisateur les raisons pour lesquelles il m'a choisie. Je me contente de déguster. Il y a des périodes où personne ne vous imagine dans rien et d'autres où tout le monde vous voit dans tout. Et puis, j'ai quand même de l'expérience dans le métier. »
Des rôles avec «plein de choses à jouer», Nathalie Baye en a collectionné. Sa carrière s'étale déjà sur plus de trente ans. Trois décennies, entamées dès l'âge de 22 ans, où elle a croisé François Truffaut, Maurice Pialat, Alain Cavalier, Jean-Luc Godard, Claude Goretta, Robin Davis, Bob Swaim, Bertrand Blier, Nicole Garcia, Tonie Marshall, Steven Spielberg, Frédéric Fonteyne, Claude Chabrol, Claude Berri... Une carrière à laquelle il faudra ajouter, au printemps prochain, Tonie Marshall, pour leur deuxième collaboration après Vénus beauté, et Josiane Balasko, avec l'adaptation de son roman Cliente.
Une filmo «maousse costaud» dont elle ne tire aucune vanité. « Je fais partie des privilégiés et depuis fort longtemps. Acteur, c'est un métier dur, injuste, où il y a peu d'élus. Le talent n'entre pas seul en ligne de compte ; il y a aussi la persévérance. Savoir traverser les déserts, ne pas péter les plombs quand on a du succès, ne pas s'écrouler quand ça ne marche pas... Le plus dur, c'est de tenir la route. J'ai des amis qui n'ont tourné que neuf jours l'an passé ! » La faute à quoi ? À la télé, aux reality-shows, à la starisation éphémère et à tous crins ? « Certainement, reconnaît-elle. Parce qu'on a fait une émission qui a cartonné, on croit qu'on va devenir très riche, très célèbre, très photographié, très star. Mais ce métier, ce n'est pas du tout ça ! C'est malhonnête de tendre ce miroir aux alouettes. En fait, on n'a rien sans rien ! » Ses solutions sont simples. Ne pas se surexposer. Cultiver son jardin loin des pages people. S'entourer d'amis. Être en harmonie avec soi. Savoir attendre son heure. « Le talent ne suffit pas, assène-t-elle. Il faut avoir une bonne prise de terre, branchée en permanence. » On voit très bien à quoi l'ancienne compagne de Philippe Léotard et de Johnny Hallyday et la maman de Laura Smet peut bien faire allusion.

Nathalie Baye est et sera toujours une amoureuse du cinéma, qui, avec évidence, prend au fil des ans et des films de plus en plus de plaisir. Sa recette est simple : « Devenir une éponge, tout absorber. » Un exercice qui lui permet de développer plusieurs mémoires. « J'ai l'impression, précise-t-elle, que tous les personnages que j'ai joués ont une psychologie, une réflexion, une manière de fonctionner qui ont élargi mon champ de vision, et je me suis servie, dans ma vie, de leur expérience. »
Son expérience va s'enrichir encore au théâtre du Rond-Point, où, après dix ans d'absence sur les planches (La Parisienne, d'Henry Becque), elle va interpréter, plus d'une heure durant et seule sur scène, Zouc par Zouc. Des propos sur la vie de l'humoriste helvète recueillis en 1978 par l'écrivain Hervé Guibert et mis en scène par Gilles Cohen. « J'ai été séduite par les points d'ancrage que je peux partager avec les confessions de Zouc. La vie, l'enfance, le travail, la différence, et aussi parce qu'elle explore jusqu'où on peut aller en observant, en absorbant, les êtres qui nous entourent pour s'en nourrir en tant qu'artiste. » N'est-ce pas aussi une manière de se faire peur ? Nathalie Baye sourit, son visage s'illumine : « Ma plus grande peur n'est pas l'insuccès. Après tout, on doit toujours prendre des risques. Non, ma peur, ce serait de perdre le plaisir, de ne plus avoir de désir et sans désir, on triche. Le plaisir, le vertige, c'est très simple, on le trouve entre "Moteur !" et "Coupez !" et, au théâtre, entre le moment où le rideau se lève et se baisse. » On y sera.