Article paru dans PREMIÈRE n°357, en novembre 2006


Dans La Californie, de Jacques Fieschi, elles sont Maguy et Hélène, une mère et sa fille, en guerre l'une contre l'autre, bluffées l'une par l'autre. On les retrouve dans un hôtel de Lausanne, complices au dernier degré. NATHALIE BAYE y crée Zouc par Zouc, un spectacle insolite et violent sur la comédienne au masque blanc. LUDIVINE SAGNIER a fait le voyage depuis Lyon, où elle tourne La Fille coupée en deux, de Claude Chabrol. Elles s'installent sur un lit, se glissent sous le couvre-pieds, tapotent les oreillers. Défense de roupiller.

Première : Que saviez-vous l'une de l'autre ?
Nathalie Baye : Oh, là, là ! C'est embêtant, votre truc. Comment éviter la pluie de compliments ? Bon, allez, on s'en fout ! Je suis Ludivine depuis le début. Elle donne de la chair à ses personnages, dégage à la fois une grande sensualité et quelque chose d'enfantin. Sur un plateau, elle ne joue jamais avec la caméra, avec ses trucs ou avec elle-même. Elle est avec vous plein pot.
Ludivine Sagnier : [Touchée.] Moi, j'adore La Gueule ouverte [Pialat, 74], les films de Nathalie avec Chabrol ou Truffaut. J'évite, en général, de le lui dire parce que ça rend un peu con, l'admiration... Son endurance m'impressionne. Elle arrive à éviter l'écueil de l'actrice qui fatigue. Elle garde son plaisir de jouer. Elle ose l'extravagance alors que c'est la comédienne la moins folle que je connaisse. Qu'y a-t-il de plus difficile à acquérir dans ce métier ?
Nathalie Baye : La disponibilité. Le fait d'être là, entre le «moteur» et le «coupez». La capacité aussi de s'en tenir à la situation à jouer. Au début, on se met dans des états absurdes. On complique. On se prend le chou. On est tellement encombré. On a peur de déplaire ou de ne pas se plaire. Il faut un certain temps pour dépasser ça...
Ludivine Sagnier : J'y arrive, doucement. Aujourd'hui, avant une scène tragique, je n'ai plus besoin d'assassiner toute ma famille. [Elles éclatent de rire.] Oui, je me raconte moins d'histoires. Et j'ai appris en te regardant faire, Nathalie. Tu m'as dit une chose d'une simplicité biblique : « Lis bien ton scénario. » Je le lisais dix fois. Je le parcours désormais quarante ou cinquante fois. Tu as raison : on n'a besoin de rien d'autre puisque, entre dialogues et didascalies, tout y est dit.

Première : Qu'est-ce qui vous a poussées à rallier La Californie, de Jacques Fieschi ?
Nathalie Baye : Je n'accepte jamais un long métrage pour un rôle mais pour un projet dans son ensemble. J'avais envie de travailler avec Jacques. La distribution me plaisait infiniment. Et puis, Maguy figure tout de même un sacré cadeau pour une actrice. Dans le roman de Simenon, c'est une carne. Jacques en a fait une héroïne flamboyante, drôle et désespérée, innocente et rouée, enfantine et vieillissante. Avec mes parents, des artistes, nous fréquentions tous les milieux, des plus prolétaires aux plus excentriques. J'avais un oncle dans la distribution. Chez lui vadrouillaient des personnages insensés, hommes d'affaires ou actrices de cinéma comme Michèle Morgan et Ludmilla Tcherina. J'ai connu une Maguy, là.
Ludivine Sagnier : Pas mieux. [Elle se marre.] Comme dans une recette de cuisine, il faut que tout y soit : metteur en scène, script, acteurs pressentis. Nathalie, c'était la pincée de paprika. J'aime que mes films soient reliés par un réseau de correspondances. Qu'ils me permettent de faire le lien avec un cinéma passé. Jacques me rappelait l'univers de Pialat [À nos amours, 83]. Toi aussi. Je venais de tourner avec Xavier Giannoli [Une aventure, 05], qui n'arrêtait pas de le citer. Et puis, il y avait Hélène. Une fille stable, donc exotique pour moi. Elle avait une sagesse, une intégrité, une tolérance qui me dépassaient. C'était la première fois qu'un personnage me poussait moralement vers le haut. Jusque-là, ils étaient plutôt «limites».
Nathalie Baye : J'ai souvent pensé que ça ne devait pas être évident pour toi. Tu entrais dans un bocal peuplé de héros barrés, colorés, décadents, «borderline», bref, séduisants à jouer. Pourtant, tu as tenu le cap.
Ludivine Sagnier : J'avais parfois envie de me rebeller contre ce jeu en demi-teinte. Mais Jacques m'en a toujours empêchée. Comment gère-t-on une carrière ?
Nathalie Baye : Les histoires de carrière, ça me gontle. Moi, j'essaie juste de protéger mon désir. Et de ne pas lasser le public. Il est donc parfois arrivé que je me mette en retrait. Pour le reste, je suis claustrophobe. Je ne me laisse, par conséquent, jamais enfermer dans un emploi. On me propose des femmes dangereuses, frappadingues ou pompettes ? Je les déguste avec volupté. Dans ce métier, il faut : 1. Avoir une prise de terre branchée en permanence sur le réel ; 2. Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux ; 3. N'écouter que soi ou bien une seule personne en laquelle on ait une confiance aveugle. Tiens, ça me rappelle Zouc. Zouc expliquait « Si j'écoutais tout ce que les gens me disent, je ferais un potage parisien. »
Ludivine Sagnier : Entièrement d'accord avec toi. Je suis plutôt légère sur un plateau, mais assez intraitable dès que je réfléchis aux raisons de faire un film. En fait, j'essaie de copier ta liberté.
Nathalie Baye : Tu l'auras puisque tu as déjà compris l'essentiel : la richesse de ce métier ne tient ni à la taille des cachets qu'on obtient ni au nombre des entrées qu'on engrange, mais à la possibilité de se frotter à toutes les formes de cinéma.

Première : Avez-vous parfois manifesté votre désir de travailler avec un metteur en scène ?
Nathalie Baye : Ça m'est arrivé récemment, et une seule fois, pour Gilles Cohen [Zouc par Zouc]. Je n'avais pas fait de théâtre depuis dix ans. Les répétitions me manquaient.
Ludivine Sagnier : Moi, j'en suis absolument incapable. Si un cinéaste est dans la salle à manger, je file à la cuisine.
Nathalie Baye : Comme toi, je ne crois pas au forcing, mais il est parfois nécessaire de solliciter les choses pour s'éviter toute frustration.

Première : Vous comptez toutes les deux un Chabrol dans votre filmographie...
Nathalie Baye : Claude, avec sa joie de vivre et son humour dévastateur, vous désangoisse comme personne.
Ludivine Sagnier : Il est absolument incroyable. Dès que la situation se tend, il va enguirlander sa femme, Aurore, pour faire diversion. Avec lui, on entre dans une famille. Une vraie. L'autre jour, nous les voyions partir avec Benoît [Magimel], et j'ai lâché : « Viens, on va embrasser papy et mamie. » Je les vois vraiment comme des grands-parents.

Première : Vous avez chacune connu une expérience hollywoodienne...
Nathalie Baye : Avec Spielberg [Arrête-moi si tu peux, 03], c'était incroyablement joyeux. Mais l'american dream ne me dévore pas.
Ludivine Sagnier : Encore une fois, je veux que le destin m'appelle. J'ai fait le tour des studios. J'ai montré mon tour de taille et mes petites dents. Ça m'a gavée. D'autant qu'ici, nous sommes très privilégiées.

Première : Comment voyez-vous le cinéma français ?
Nathalie Baye : Il a quelque chose d'incroyablement riche. Mais on n'y travaille pas assez les scénarios. Aux États-Unis, les scénaristes se relaient. En France, il règne sur cette question un orgueil invraisemblable. J'ajoute que nous ne sommes pas assez solidaires les uns des autres. Et que ce travers trouve sa quintessence au festival de Cannes où les critiques portent aux nues n'importe quel film moldovalaque un peu emmerdant... Nous devrions peut-être nous montrer moins complaisants envers nous-mêmes mais aussi plus gentils.
Ludivine Sagnier : C'est pas con, ce que tu dis.
Nathalie Baye : [Plongeant dans l'oreiller pour étouffer son rire.] Oui, je trouve ça pas mal.