Article paru dans ELLE n°3173, le 23 Octobre 2006


NAHALIE BAYE
LES FEMMES DE SA VIE

Elle a réussi le pari d'être exigeante et populaire, construisant à travers des dizaines d'héroïnes une sorte de mosaïque féminine. De Truffaut à Pialat en passant par Godard et tant d'autres, elle revisite avec nous ses plus beaux personnages et ses rôles les plus marquants.

LE RÔLE LE PLUS CINÉMATOGRAPHIQUE
« La Maguy de La Californie, de Jacques Fieschi. Un cadeau pour une actrice. Elle est à la fois drôle et mélancolique, festive et triste. J'ai l'impression d'avoir rencontré plein de Maguy dans ma vie. Ces femmes qui ont eu leur petite heure de gloire, et qui sont restées fixées là-dessus. Maguy a les mêmes amis et les mêmes habits que lorsqu'elle était une reine. Elle est juste un peu plus pauvre et plus vulnérable. Son univers s'est réduit. Elle est formidable à construire car elle manifeste visuellement qui elle est. Je suis partie du rouge des cheveux. De son chemisier à breloques aussi. Elle boit, mais je ne pense pas qu'elle soit dépendante. Le matin, quand je me promenais dans Cannes, où nous tournions, je ne voyais que ça : des Maguy. La ville était remplie de Maguy ! »

LE RÔLE LE PLUS DIFFICILE À VIVRE
« Nathalie dans La Gueule ouverte, de Maurice Pialat. Il m'avait engagée après m'avoir vue dans La Nuit américaine et il n'arrêtait pas de me dire du mal du film. C'était un tournage douloureux. D'une part, parce que le film raconte la mort de sa mère. D'autre part, parce que Maurice Pialat créait des situations de tournage qui mêlaient les scènes prévues avec des éléments volés. Mon partenaire était mon compagnon de l'époque, Philippe Léotard. On jouait un couple qui ne fonctionnait plus. Comme par hasard, Maurice avait attribué à nos personnages nos prénoms, Philippe et Nathalie. Or, on était très amoureux, on venait de se rencontrer, on n'avait pas envie de se disputer, même pour de faux. C'était étrange de jouer des personnes en instance de séparation et de s'insulter en s'appelant par nos prénoms. Pialat était très dur avec Philippe. Comme il était l'homme que j'aimais, ça m'atteignait, j'étais mal à l'aise. Mais j'ai toujours une immense admiration pour Maurice. Je suis très fière de faire partie de ce film. »

LE RÔLE QUI M'A FAIT AIMER LE CINÉMA
« Joëlle, la scripte de La Nuit américaine. J'ai eu de la chance, c'est François Truffaut qui m'a donné mon premier rôle. À l'époque, je ne connaissais que les planches. Comme chacun sait, La Nuit américaine est l'histoire d'un tournage où Truffaut jouait le rôle du réalisateur, mais j'étais persuadée que seuls les acteurs qui jouaient les personnages de "Je vous présente Pamela", le film du film, étaient de vrais comédiens, et que les autres qui, comme moi, interprétaient des techniciens, n'étaient pas des acteurs. Je mélangeais les vrais et les faux techniciens... Autre souvenir légèrement traumatique : un assistant m'avait emmenée chez un opticien choisir une monture et Truffaut avait pris la plus masculine, en marmonnant : "C'est elle." Les lunettes me fondaient dans le décor. Joëlle est sans doute mon personnage le moins cinématographique, mais, depuis, je n'ai jamais tourné un film sans penser à La Nuit américaine. J'ai très vite découvert qu'un tel bonheur de tournage n'est pas une règle absolue ! »

LE RÔLE LE PLUS LIBRE
« Sans hésiter, Sauve qui peut (la vie), de Jean-Luc Godard. Je ne garde que de bons souvenirs de ce tournage. J'étais Denise, la femme à vélo, inspirée d'Anne-Marie Miéville, la compagne du cinéaste. Peut-être que d'être tout le temps en train de pédaler et de disparaître du champ avait un effet euphorique. D'autant que Jean-Luc nous disait de pratiquer. "Si tu étais une actrice sérieuse, tu arriverais de ton hôtel au plateau en vélo." Il y a aussi la manière dont Jean-Luc procédait, qui donnait l'impression que tout était possible. Il inventait son programme du jour, très simplement. Un matin, je lui dis que j'aime les éléphants et que, d'ailleurs, j'ai rêvé d'éléphants. Le lendemain, il m'avait écrit une scène avec l'un d'eux. Et on obtient l'autorisation d'aller répéter au cirque Knie, un cirque suisse très réputé. L'éléphant est excellent ! On le promène sur les collines où je fais de la bicyclette. L'idée était que je le croise par hasard sur mon chemin et qu'il barrisse sur mon passage. De cette scène, qui n'a pas été incluse au montage, il ne me reste qu'un Polaroid. Et un sentiment de liberté. Je me souviens aussi du passage où l'on se battait avec Jacques Dutronc. C'était filmé au ralenti, si bien qu'on avait le sentiment de s'embrasser. »

LA FEMME ROMANTIQUE
« Incontestablement Bertrande de Rols dans Le Retour de Martin Guerre, de Daniel Vigne. Elle fait partie des personnages qui m'ont fait du bien. Elle est courageuse, amoureuse, romantique, elle tombait pile au bon moment. Je suis heureuse de l'avoir rencontrée car elle a eu un effet quasi thérapeutique sur moi. Quand j'ai commencé le tournage, je n'étais pas dans une forme olympique. Plonger dans un village d'Ariège, en plein Moyen Âge, et vivre une très belle histoire d'amour par l'intermédiaire de Bertrande m'a revivifiée. Le film était beaucoup plus qu'une diversion. Très souvent, il arrive que les rôles déteignent sur soi. Malheureusement, pas toujours en bien. Souvent, quand on tourne en décor naturel, on dérange. Dans ces villages d'Ariège, où on n'avait besoin que de dissimuler un poteau télégraphique pour remonter le temps, on est devenus amis avec les habitants, qui ont tous tenu un rôle. Ils étaient intégrés au film comme on l'était sur leur terre. »

LA FEMME VULNÉRABLE
« Camille dans Un week-end sur deux, de Nicole Garcia. J'ai adoré cette femme, bonne et mauvaise mère à la fois, qui vacille. Elle a une vulnérabilité qui effraie quand elle se retrouve avec la garde de ses enfants, alors qu'elle doit jouer dans un gala minable à Vichy. "Faire ses guignolades", comme dit méchamment son mari. Ce tournage, ça a été aussi le plaisir d'assister à la naissance d'une réalisatrice. Je me sens en osmose avec Nicole Garcia et avec le personnage dont elle m'a fait cadeau. »

LA FEMME PAUMÉE
« J'ai le choix ! Je pourrais prendre le personnage de Notre histoire, de Bertrand Blier, qui m'a permis de jouer avec Delon et de découvrir quel partenaire délicat il est. Il s'agit d'une paumée intrépide qui va chercher des types dans les gares. Comme je sortais de personnages en demi-teintes, c'était un délice. Ou alors Carole dans Les Sentiments, de Noémie Lvovsky. Elle est drôle et cassée à fois. Il y a quelque chose d'infiniment touchant dans cette femme qui ferme les rideaux pour danser dans son salon avec son aspirateur. Elle fait partie de ces gens qui ont accepté leur propre douleur, elle s'est installée dans leur vie, elle leur manquerait presque si elle disparaissait. Elle a de l'humour aussi, Carole. Une alcoolique, et je ne savais pas que j'allais en jouer deux autres à la file. »

LA FEMME DOUBLE
« Angèle, dans Vénus Beauté..., de Tonie Marshall. Depuis ce film, je ne peux plus entrer dans un institut de beauté sans exploser de rire. Pourtant, Angèle n'est pas une grande rigolote. Elle a une double personnalité : elle est vaillante et courageuse dans son boulot, et prête à vivre les expériences les plus hardies dès qu'elle est dans la rue. Trouver un mec coûte que coûte. Cette solitude et cette peur de ne plus être séduisante sont partagées par beaucoup de femmes. Cette expérience d'être scindée en deux est assez curieuse lorsqu'elle est vécue par le biais d'un personnage. Peut-être parce que le métier d'actrice me met déjà dans la peau des autres et fait suffisamment varier mes humeurs, je me sens stable et dans une unité. »

LA FEMME MUSCLÉE
« Le Commandant Vaudieu, dans Le Petit Lieutenant, de Xavier Beauvois. Inattendu pour moi, car je ne devais pas le jouer, c'était un rôle d'homme. Moi, j'étais le procureur (je ne pense pas qu'on dise procureuse). Un acteur s'est désisté et, immédiatement, Xavier m'a proposé de jouer le personnage. Comme si ça allait de soi. Il m'a fallu huit minutes pour dire oui. Avec Xavier Beauvois, c'étaient des retrouvailles puisqu'on avait déjà travaillé ensemble dans Selon Matthieu. Je le trouve audacieux. Et j'aime mon personnage, sans pathos, sans démagogie. Elle aussi a été fracassée, ça se voit dans son regard. Du moins, je l'espère. C'est ce rôle qui m'a donné mon deuxième César ! »