Article paru dans LE MONDE 2 n°116, le 6 mai 2006.


TÊTE-À-TÊTE AVEC NATHALIE BAYE
UNE FEMME LIBRE

Par Dominique Frêtard.

Elle a joué avec Truffaut, Godard, Blier, Tonie Marshall ou Steven Spielberg. Elle a séduit un très large public et gagné quatre Césars. En apprenant à rester à l'écart du tourbillon médiatique, en travaillant sans cesse, entière, entêtée. Toujours avec talent.

Certains en ont, d'autres pas. On naît avec ou sans. C'est injuste mais ça ne se fabrique pas. Nathalie Baye a du sex-appeal. Quelque chose qui ne se résume pas à une chute de reins ni à des bonnets taille E. Ni même à la beauté. C'est une aura. Une attitude du corps. Un éclat du regard. Et cet attrait sexuel marche d'autant mieux qu'il est inconscient et n'a donc rien à voir avec les artifices de la séduction. Mais plutôt avec l'influx que dégagent ceux qui aiment le bord du gouffre, là où la vie est plus fracassante. Et les hommes, plus dangereux, qui ont pour nom Philippe Léotard, Johnny Hallyday...
De l'histoire ancienne ? Pas du tout. Vingt ans plus tard, cette attraction qui émane de l'actrice prend même des proportions singulières. Dans Le Petit Lieutenant de Xavier Beauvois (2005) – film qui vient de lui valoir son deuxième César de la meilleure actrice pour un rôle d'officier de police –, la Baye a beau arborer une tête de naufragée, sortir des Alcooliques anonymes, les hommes du commissariat parlent, derrière son dos, de son "petit cul de danseuse". Et on y croit. Quand elle doit choisir un jeune policier pour étoffer son équipe, cette manière soudain trop vivante qu'elle a de dire "Je prends le petit lieutenant" ouvre un abîme. Qui est tout le sujet du film.

La voilà devant nous. Elle déboutonne une petite redingote grise, coupée dans un tissu sec, avec les mêmes gestes précis qu'elle devait avoir, enfant, quand elle fréquentait l'École alsacienne. Débarrassé de son manteau, son corps adolescent porte l'empreinte de la danse pratiquée à un haut niveau. Fine comme une baguette de coudrier dans son jean étroit, menue sous un pull à encolure en V, également gris. L'absence de maquillage permet que se dessine avec une netteté étonnante Joëlle, la gamine aux grosses lunettes et en chemisier blanc qui incarnait, en 1973, la scripte dans La Nuit américaine de François Truffaut – qui, lui-même, interprétait Ferrand, le metteur en scène.
Drôle de début pour une rencontre. Elle pose une question. Voix douce : « Qu'est-ce qui guidera votre papier ? Notre rencontre ou ce que vous avez lu sur moi, ou encore ce que vous imaginez de moi ? je vais vous dire une chose aberrante : je ne m'intéresse pas à moi. C'est pour cela que je vais bien. Je fais ce métier pour plonger, avancer. Moi, ce que j'adore, c'est l'oubli, le vertige. Plus que le cinéma, c'est le jeu qui me porte. C'est quitter ma vie pour une autre vie. »
Le désir, plus fort que le Botox ? Une évidence. Car rien d'hypertrophié chez Nathalie Baye et certainement pas l'ego. Si un chirurgien esthétique a exercé son art sur ce beau visage, compliments : cet homme-là a des mains de fée. À 50 ans et quelques, c'est ce désir toujours renouvelé qui provoque toujours celui des autres. Et qui la rend hypercrédible dans des rôles où très peu d'actrices peuvent encore s'aventurer.
Dans Une liaison pornographique de Frédéric Fonteyne (1999), elle recrute un homme – Sergi Lopez – par petite annonce pour réaliser un fantasme qui ne sera jamais dévoilé. Le spectateur reste à la porte de la chambre d'hôtel. Sauf la fois où les deux protagonistes, dont on ne sait rien, ont décidé – soyons fous – de faire l'amour "normalement". Un rôle gonflé, intello-sexe. « Un défi terriblement excitant », dit-elle.

Le quotidien britannique The Times du 15 juin 2000 a publié un portrait d'elle assez ping-pong, titré "No Porn please, we're French". L'auteur de cet article place la Française dans la lignée des Susan Sarandon et Meryl Streep. Nathalie Baye a, il est vrai, de quoi faire gamberger. Plus de 70 films. Et un palmarès où cohabitent les extrêmes. Égérie du Truffaut des années 1970, puis héroïne préférée du Godard des années 1980, elle réussit dans le même temps à devenir une actrice populaire avec Bertrand Blier (Notre histoire, 1984), Bertrand Tavernier (Une semaine de vacances, 1980) et Pierre Granier-Deferre (Une étrange affaire, 1981). Aujourd'hui, la jeune génération des cinéastes, de Noémie Lvovsky à Martial Fougeron, ne jure plus que par elle.
Actrice populaire ? Elle pèse l'adjectif. « Certains dans ce milieu pensent que c'est péjoratif, ce qui est absurde ! On peut préférer faire partie du ghetto, de la messe, n'être vu par personne. Moi, je suis fière de ces films qui m'ont fait connaître du grand public. Je pense à J'ai épousé une ombre, de Rabin Davis [1983], au Retour de Martin Guerre, de Daniel Vigne [1982].»
Xavier Beauvois, qui a accumulé pour le tournage du Petit Lieutenant (2005) plus de deux ans de documentation dans différents commissariats, parle d'elle sans détour: « Actrice populaire, si vous voulez, mais avec une filmographie superbe. Sophie Marceau est une actrice populaire, mais avec une fiimo... » ! Peut-on être plus clair ?
Et plus enthousiaste : « Nathalie Baye m'a donné le sentiment du type qui joue du violon et qui touche un stradivarius. Je devenais soudain plus intelligent. Sur un tournage, c'est une vraie locomotive. De plus, elle est drôle. Avec elle, toute l'équipe est pliée de rire. C'est toujours elle qui dit : "Bon ! On y va." La mise en scène doit la travailler : elle y aurait une autorité incontestée. » Les hommes craquent pour Nathalie Baye. Et les femmes aussi. Dès qu'on évoque son nom, c'est l'avalanche : "sublime actrice" ; "la classe" ; "vibrante" ; "la féminité incarnée".
Ne serait-elle pas quand même un peu franco-franchouillarde, et, disons-le, un poil fade ? Tollé général. C'est qu'on ne l'a pas vue dans Arrête-moi si tu peux, de Steven Spielberg (2002). Ils ne sont pourtant pas nombreux à pouvoir citer ses films. Et beaucoup font remonter sa carrière à Vénus beauté (institut), qu'elle tournait en 1999 avec Tonie Marshall. Qu'importe, cette femme assise en face de nous est intouchable, labellisée "made in France". Les Français l'ont dans le cœur. Ne lui demandez pas pourquoi elle suscite un tel engouement. Même à Truffaut, avec lequel, pourtant, elle débutait, elle n'a pas osé poser la question : « Pourquoi moi ? » D'instinct, elle sent qu'il ne faut pas tout savoir du désir des autres. « Truffant, dit-elle, m'a appris à aimer le cinéma pour la vie. Quand il a fait appel à moi pour La Nuit américaine [1973], je ne pensais qu'au théâtre. J'avais suivi le cours Simon, j'étais sortie avec un deuxième prix de comédie du Conservatoire. Avec André Dussolier, Jacques Villeret, Jean-François Balmer, nous formions un groupe plongé dans le théâtre jusqu'au cou. Pour moi, le cinéma était réservé à des femmes totalement éblouissantes. Quand Truffant m'a engagée, je ne connaissais rien au tournage d'un film. Et le sujet du film était, justement, un tournage qui raconte un tournage ! Je croyais que seuls les acteurs qui jouaient les rôles des acteurs étaient de vrais acteurs. Que ceux qui interprétaient des techniciens [elle tenait le rôle d'une scripte] comptaient pour du beurre. J'avais 22 ans. Je suis tombée amoureuse du cinéma. »

Et du metteur en scène ? « Je ne dis pas qu'il ne m'a pas fait la cour, mais je fais partie des rares comédiennes à ne pas avoir eu d'histoire avec François. J'ai eu une amitié prolongée. Il me manque, Truffaut. » Sourire splendide, étiré jusqu'aux pommettes comme une moustache de chat. Avec ce tremblement attrayant de la lèvre supérieure à gauche qui lui donne l'air de réprimer un sanglot.
La Nuit américaine lui apprend tout du cinéma et de son milieu. La peur, la solitude, et que tout le monde couche avec tout le monde, se prenant les pieds entre fiction et réalité. Les années Truffaut sont les années Léotard. Comme les années Godard seront les années Hallyday. Si Philippe Léotard entre dans la vie de la comédienne sur un plateau de théâtre – celui de La Commune, à Aubervilliers, où ils jouent Liolà de Pirandello –, elle rencontre Johnny sur un plateau de télé, celui de Maritie et Gilbert Carpentier. L'actrice a accepté de donner la réplique au chanteur dans un sketch de Philippe Labro. « Philippe Léotard, je le connaissais pour l'avoir admiré dans les pièces d'Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil, dit-elle. Notre histoire a été très forte. Elle a duré sept ans. Voir quelqu'un se détruire avec la drogue est infernal. Et même si vous décidez de partir, il faut faire le deuil de l'amour. Ça fragilise. Mais c'est après ma séparation d'avec Johnny Hallyday, après les quatre années passées ensemble, que j'ai eu une période difficile, car j'avais pénétré dans le cercle de cette presse people, encore naissante, qui vulgarise tout ce qu'elle touche. C'est alors que je suis retournée au théâtre. »
Avec Philippe Léotard, elle tourne en 1974 La Gueule ouverte, de Maurice Pialat. Mais Truffaut n'a pas dit son dernier mot. Il écrit La Chambre verte en pensant à elle. Cette œuvre sur la mémoire des morts est restée un ovni dans l'histoire du cinéma, et une déclaration d'amour éternel de Truffaut à son interprète – puisqu'il y meurt dans ses bras. « On tournait dans les chapelles, les cimetières. On riait comme des fous pour décompresser. On était vraiment de bons copains. C'est ma plus belle expérience avec Truffaut » Le film sort en salles le 24 mai 1978. 30000 entrées seulement. Truffaut le surnomme "La Chambre vide".
Face à l'échec, Nathalie Baye sait se tenir droite. Jusqu'à l'âge de 18 ans, elle s'est battue pour devenir danseuse professionnelle. La danse, ce n'est pas que deux mots dans sa biographie, c'est sa colonne vertébrale. Celle qu'on croyait native de Mainneville (Eure), élevée au bon lait et au grand air de Normandie, gentille provinciale perdue dans la jungle du cinéma dès son plus jeune âge, est en réalité une Parisienne, fille unique de parents artistes peintres et très libres.
C'est parce qu'enfant elle ne comprenait rien à l'école (« je sortais de cours sans savoir si c'était géographie ou maths. J'étais ailleurs... ») qu'elle se lance à corps perdu dans les pointes, fréquentant le studio Wacker, repaire des danseurs de l'Opéra de Paris. « L'échec scolaire renvoie à quelque chose de très douloureux. J'avais l'impression d'être idiote. Mes parents ont eu l'intelligence de me laisser rêver. »

Quand elle a 13 ans, les Baye quittent Paris pour Menton. À Monte-Carlo, elle suit les cours de Marika Besobrasova, rencontre Noureev, Chauviré, tous les grands de l'époque. « La danse m'a sûrement protégée des accès de narcissisme. Pendant des années, comme toutes les apprenties danseuses, je n 'ai entendu que "Gros cul, avance, t'es moche !". Ça forge le caractère, mais explique pourquoi je n'ai jamais su recevoir le moindre compliment, encore moins en solliciter. Cette formation est aussi une déformation, une frigidité qui empêche de déguster les bonnes choses. »
C'est la danse, et sa discipline cassante, qui l'aide à résister pendant les deux passages à vide qu'elle traverse. Le premier la cueille en pleine ascension, après La Chambre verte (1978). « J'avais commencé sur les chapeaux de roue, avec les meilleurs, puis, plus rien. » Le deuxième, elle l'endure après la surexposition de sa vie avec Johnny. « Quand on ne vous propose plus rien, il faut avoir le courage de dire, malgré les doutes monstrueux qui vous dévastent : "C'est ma vie, je ne lâche pas." II faut du talent pour exercer ce métier, mais il faut un talent égal pour le vivre. Philippe Léotard, si merveilleux acteur, n'a pas eu le talent de se protéger d'un métier à côté duquel les montagnes russes et les virages mortels du Paris-Dakar sont de la gnognote. »
Après Truffaut, c'est Godard qui arrive avec Sauve qui peut (la vie) – qu'il considère comme son "deuxième premier film après" avoir connu, lui aussi, une éclipse. Les années 1980 commencent. Avant le tournage, Godard s'est invité chez l'actrice, dans la Creuse, où elle vient d'acheter une maison. « Il prenait des notes sans arrêt. Il ne m'a jamais parlé du film. Il était charmant. »
Sauve qui peut (la vie), titre prémonitoire, entérine la rupture avec Philippe Léotard. Elle le quitte pour se sauver. Ou plutôt parce qu'elle ne peut plus le sauver. En 1982, Nathalie Baye et Philippe Léotard sont pourtant encore une fois réunis pour jouer La Balance, de Bob Swaim. Ils obtiennent tous les deux un César, lui du meilleur acteur, elle de la meilleure actrice. Elle joue une pute, lui, un souteneur retourné par les flics – une "balance", dans le jargon du milieu. Après la remise des prix, une photo prise au Fouquet's autopsie la situation : Léotard fait la gueule. Nathalie rayonne. Johnny est là. Deux mois plus tard naissait Laura Smet. Couverture de Paris Match.

Godard, qui a le génie de choisir les acteurs à un moment stratégique – pour lui comme pour eux –, distribue le couple le plus médiatique de France dans Détective (1985), une dénonciation du fric et de la corruption dans le milieu de la boxe. On a souvent écrit que Nathalie Baye avait coaché Johnny pendant le tournage. La réponse ne se fait pas attendre : « Comme s'il était nécessaire de coacher un acteur qui tourne avec Godard ! Je ne sais pas si vous avez remarqué mais, avec Godard, tous les acteurs sont bons. Brigitte Bardot n'a jamais été aussi bien que dans Le Mépris ! »

« C'est bien loin, tout ça », soupire-t-elle. Mais Godard, c'est son kif. « Un vrai nettoyage à sec », comme elle le dit. Elle voudrait retravailler avec lui. Et Johnny Hallyday, le voit-elle toujours ? « On se téléphone de temps en temps. »
A-t-elle vu Jean-Philippe, le film de Laurent Tuel consacré à la prime jeunesse du chanteur qui vient de sortir ? « C'est plutôt un bon film ! » Est-elle touchée quand Johnny, au détour d'un dialogue, affirme que "Nathalie Baye est son actrice préférée" ? Elle sourit.
Laura fait-elle le lien entre ses parents ? « Ma fille est jeune, elle vit sa vie. » Ce jour-là, justement, elle a déjeuné avec Laura. « Je viens de la quitter. Ma fille m'a fait lire à plat un texte que je dois jouer, à la rentrée, au Théâtre du Rond-Point. II s'agit de propos de l'artiste Zouc recueillis, en 1978, par Hervé Guibert. C'est très beau. je le donnerai en avant-première le 19 septembre au Théâtre Vidy, à Lausanne. »
Le théâtre, la vie de tournées, la proximité avec les spectateurs l'ont toujours ressourcée dans les moments difficiles : elle joue Les Fausses Confidences de Marivaux en 1992, puis La Parisienne d'Henry Becque en 1995. En 1990, Un week-end sur deux, de Nicole Garcia, avait déjà relancé sa carrière, mais il faudra attendre Vénus beauté (institut), de Tonie Marshall, véritable phénomène de société sorti en 1999, pour que son retour au cinéma soit consacré.
Ces deux films réalisés par des femmes – dans l'un, elle incarne une mère de famille divorcée, en cavale avec ses enfants, dans l'autre une esthéticienne solitaire chassant les hommes – montrent la maturité, les blessures, mais aussi combien Nathalie Baye est devenue plus belle, plus sauvage. Plus libre surtout.
« J'accepte d'être moche quand je sais qu'il y a de beaux plans. Une actrice n'est pas un mannequin », dit-elle, agacée. Entêtée, entière, curieuse, elle avance et fonce, persuadée qu'il faut travailler le plus longtemps possible. Et changer souvent de metteur en scène et de registre pour entretenir le désir et la flamme. Elle cite Baudelaire : « II faut travailler sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que de s'amuser. »
Une morale qu'elle suit à la lettre, enchaînant film sur film, faisant confiance aux débutants. Sur son nom, un film se monte. Elle est "bankable" pour employer un mot vilain, mais – ô combien ! – éloquent. Fin avril, elle débutait Le Prix à payer, deuxième film d'Alexandra Leclère, la réalisatrice des Sœurs fâchées (2004). Elle a joué dans La Californie de Jacques Fieschi (2006) – sélectionné à Cannes dans la catégorie "Un certain regard". Et vient de finir Michou d'Auber, de Thomas Gilou, où elle a eu plaisir à retrouver Gérard Depardieu, le vrai pote des débuts.

Une seule question l'a énervée, mais vraiment énervée. Comme en 2003 elle incarnait une femme politique bcbg dans La Fleur du Mal de Claude Chabrol, on lui a demandé son avis sur Ségolène Royal, croyant que la politique et ceux qui la font l'intéressaient. C'est du moins ce qu'on dit. Nathalie Baye a reculé sur la banquette. « Oh ! non, pas cette question ! On nous parle des implants de Silvio Berlusconi, des tailleurs de Ségolène Royal. On vit dans le désordre, le paraître, je ne veux pas entrer dans ce monde de pantins. »
Est-elle toujours attirée par les acteurs ? L'artiste botte en touche, et rit : « Pas plus par les acteurs que par les marchands de glaces ! » Eh oui, Nathalie Baye vit seule. « Il y a un moment où l'on sait qui on est et comment on fonctionne. » Elle reboutonne sa redingote, vous serre la main, et repart comme elle est arrivée. Sans se faire remarquer. Elle nous a dit beaucoup ; elle ne nous a rien dit.