Article paru dans ELLE n°3140, le 6 mars 2006


NATHALIE BAYE
LA BELLE SEREINE

La femme flic

Avec "Le petit lieutenant", Nathalie Baye décroche son deuxième César. Une consécration qui la laisse aussi douce et tranquille qu'à l'accoutumée. Peu lui importent les honneurs, son bonheur, c'est, aujourd'hui et toujours, de jouer. Rencontre avec une femme au summum de son éclat.

Elle est rentrée chez elle à quatre heures et demie du matin et s'est dit qu'il fallait sortir le chien mais, trop fatiguée, avec un soupçon de remords, elle est allée se coucher. Le jour d'après, elle est là, assise dans le fauteuil en velours d'un hôtel cosy. Elle est arrivée cinq minutes en avance, pull en V, jean et doudoune, petit elfe aux cheveux fins, pas maquillée, et s'est levée pour aller me commander un thé. Cette fille charmante qui pourrait être une cousine de province a reçu le César de la meilleure actrice la nuit d'avant et rien n'y paraît. Nathalie Baye ou, mine de rien, un immense talent. Tout au long de l'entretien, elle opposera un je-ne-sais-quoi de lisse, calme et réservé où toutes les projections et les questions vont se heurter. À quoi ? Au mystère de ce qui constitue une grande actrice qui ne "se la joue" précisément pas. Le physique d'abord. Nathalie Baye est une très jolie femme qui donne envie d'avoir 50 ans. Elle a trouvé le tempo juste : elle ne sera ni vieille avant l'âge (parce qu'elle ne renonce pas) ni jeune trop tard (parce qu'elle assume sa maturité), offre un beau visage lumineux qu'on devine suffisamment aimé pour avoir gardé son naturel. Une grâce certaine, pas une "bombe" pense-t-on avant de le regretter aussi sec quand elle vous décoche son sourire maison. Début du miracle, épaississement du mystère, ce sourire-là est irrésistible, casse l'image de la fille sage, prend sa source dans on ne sait quelle terre de soufre qui ramène à la surface une ravageuse séduction. Après le corps, l'esprit. Elle en a, répondant avec une gentillesse non feinte aux questions que jamais elle ne vous reprochera de trouver absurdes. Elle répond, mais ne se livre pas. On la trouve patiente d'admettre qu'on cherche la star là où elle ne se trouve pas. Elle donne des indices pourtant, sa passion pour les univers des metteurs en scène par exemple. Elle met sur la voie : « Je ne m'intéresse pas à moi-même. » Cette simplicité, ces silences dans les réponses sont l'exact opposé de ce qu'elle offre comme comédienne. Elle est dans la retenue parce que libérée ailleurs, absente ici pour être présente sur un plateau de tournage. Comment une fille absolument normale se transforme en une actrice fabuleuse, c'est le paradoxe de Nathalie Baye, sa botte secrète, son charme inépuisable et ce qui fait d'elle une authentique artiste.

LES ACTRICES
« J'aime les actrices, plus encore que les acteurs, celles qui commencent la carrière, celles qui sont privilégiées comme moi, celles qui sont dans des périodes de doute, qui rament, qui attendent près du téléphone. Il faut être courageux pour faire ce métier. Les actrices débutantes avec qui je tourne, je vois bien leurs difficultés, parfois on ne leur donne même pas le scénario, elles ont juste leur scène à laquelle elles pensent depuis une semaine. Elles ont le trac, on ne fait guère attention à elles sur le plateau et il faut qu'elles donnent tout. Entre acteurs, il y a un langage commun, on est "du bâtiment", on peut s'aider pour trouver une scène. Il faut du talent pour jouer, mais aussi pour savoir traverser cela, la route est chaotique. »

L'ENFANCE
« J'ai été élevée dans un milieu artiste, mes parents étaient peintres, j'étais libre mais disciplinée. Comme c'était un peu flou, j'y ai mis de l'ordre. On ne peut pas faire ce métier sans folie, mais il faut la canaliser. Oscar Wilde disait : "Mieux vaut penser en artiste et vivre en bourgeois que vivre en artiste et penser en bourgeois". »

L'AMOUR DE SOI
« Il y a différentes approches de ce métier : certaines actrices ont un narcissisme avoué et très bien vécu, c'est pour elles une manière de se chercher, de se trouver, et d'apprendre à s'aimer. Et je trouve ça très beau. Mon approche est différente, je suis peu narcissique, je ne sais même pas trop ce que c'est, ça n'a rien d'admirable, je suis comme ça, c'est ma manière d'être : ne pas trop me regarder. En revanche, j'ai le vertige du jeu, grâce auquel je parviens à m'effacer. M'oublier me procure un plaisir infini et m'apporte mon équilibre. »

LE CORPS
« Je dois énormément à la danse. C'est grâce à cette discipline que, à 14 ans, quelque chose s'est mis définitivement en place : la rigueur. Je n'ai jamais fait de régime de ma vie, je n'en ai pas besoin. J'essaie d'être juste avec mon âge, quand on me passe des costumes pour un rôle ou des vêtements pour une soirée, je dis non, ça c'est pour des filles de 20 ou 30 ans, mais je n'ai pas envie d'être une mémère non plus. Le danger est terrible, avec l'obsession du rajeunissement, de tomber dans la caricature. Dans Le Petit Lieutenant, il y a des plans de moi vachement durs, je le sais... Mais, comme disait une actrice italienne : "Si vous avez quelques plans dans un film où vous êtes belle, alors vous pouvez être moche aussi"... Sinon, on est un mannequin ! On doit pouvoir être ordinaire et extraordinaire, pouvoir jouer sur un panel de plusieurs années, comme une pâte à modeler. Si on triche trop, les metteurs en scène ne vous offrent plus rien... En France, les actrices ont de la chance, on est plusieurs de ma génération à continuer à tourner et le public nous est incroyablement fidèle. »

LES HOMMES
« J'ai aimé Philippe Léotard et Johnny Hallyday, ces hommes incroyablement contradictoires. À la fois très puissants et très fragiles, à la fois rassurants et totalement déstabilisants. Chacun dans son domaine était (pour Philippe) et reste (pour Johnny) un très bel artiste, avec un univers qui m'a emportée, qui m'a appris mille choses. Ce furent des années difficiles mais tellement pleines ! J'aime ma liberté mais je me protège peu. On est toujours aussi désarmé quand on tombe amoureux, quel que soit l'âge. Mais je me sens plus légère qu'auparavant. À 20 ou 30 ans, on s'engouffre dans une histoire, avec quelque chose de définitif, un absolu romantique... Aujourd'hui, je profite du moment, je m'allège. »

LE JEU
« Pendant le tournage du Petit Lieutenant, j'ai failli perdre mon père. J'ai dû arrêter le tournage un soir et partir aux urgences, il est resté en réanimation plusieurs jours. Quand il a été hors de danger, je suis repartie tout de suite sur le film et, ça va peut-être vous paraître monstrueux, mais je peux dire que ça m'a sauvée, le fait de me laver la tête, de m'oublier complètement, d'échapper un temps à la réalité. »

LE DÉSIR
« Ce qui m'intéresse, c'est le film dans lequel je joue, je regarde en premier le scénario, pas mon rôle. Jouer, c'est l'occasion de faire des rencontres prodigieuses, de pénétrer dans les univers de réalisateurs qui vous attirent, vous manipulent. Je me sens très privilégiée avec ce désir resté intact de jouer. J'ai l'impression, en ce qui me concerne, que mes traversées du désert m'ont plutôt renforcée, qu'elles m'ont fait grandir. »

MA MÈRE
« C'était une femme féminine, pas très coquette, mais qui s'habillait très bien avec des sandales plates, des vestes d'homme en cuir sur des jupes, indémodable en somme. Elle peignait des femmes nues, elle aimait le corps et c'est pour cela qu'elle m'a fait faire de la danse, ce fut sa façon à elle de me transmettre la féminité avec toujours cette exigence de bien se tenir. La danse, qui est un art tellement douloureux, peut aussi tarir à la longue votre épanouissement, mais j'ai eu la chance d'arrêter au moment où je suis rentrée au cours Simon, et j'en ai gardé le meilleur. »

LAURA
« Pendant ces vingt-trois années qui ont séparé mes deux César (de meilleure actrice, ndlr), j'en ai consacré dix-neuf à ma fille. Si on m'avait proposé de tourner loin, j'aurais refusé. J'ai été très heureuse de la voir s'épanouir. C'est un bonheur de sentir son enfant à l'aise dans son corps. Je ne sais pas ce que je lui ai transmis, elle m'a vue vivre, c'est vrai que je trouve que la peau doit être belle, les cheveux propres mais... sans obsession. Nous sommes à la fois très complices et très indépendantes, je parle peu de ma fille par respect pour elle. »

LE CÉSAR
« Ce deuxième César n'est pas différent du premier, l'inquiétude ne me quitte jamais. J'ai toujours peur avant de commencer un film de ne pas être à la hauteur, de ne pas y arriver. Je me remets continuellement en question, je ne suis pas rassurée et je ne fais rien pour l'être, j'ai besoin d'être en éveil. Mais je suis très contente de ce prix comme pour la première fois. »

LA VIE PRIVÉE
« Quand j'ai vécu seule avec mon enfant, je n'ai plus fait aucune concession. Si votre carrière bat un peu de l'aile, si vous êtes dans un moment de fragilité, il peut arriver – et ça m'est arrivé – qu'on vous propose de faire la couverture d'un magazine avec votre enfant. Acceptez et c'est l'engrenage. Si vous dites : "Non, je m'en fous, je ne vais pas me vendre avec mon enfant", vous finissez par être respectée. Certains acteurs très célèbres ont un besoin terrible d'être dans les médias. Je n'ai pas cette fragilité-là. J'en ai d'autres (la migraine, dira-t-elle) ! »

LE TEMPS
« J'ai une chance inouïe, on me propose beaucoup de scénarios avec des rôles très différents, c'est un plaisir de pouvoir tout faire, je vais aussi faire du théâtre à la rentrée, un texte de Zouc écrit à Hervé Guibert, qui parle beaucoup du métier d'acteur, jusqu'où on peut aller, s'approprier un personnage. C'est quand même fou qu'on mette les gens à la retraite au moment où on est le meilleur ! J'ai joué avec Danielle Darrieux dans Une vie à t'attendre, elle est arrivée fatiguée, elle disait qu'elle n'aurait pas dû accepter ce film et puis elle est passée au maquillage, et quand elle est ressortie, elle avait 25 ans, l'œil qui pétillait, c'était reparti ! »