Article paru dans NOTRE TEMPS n°432, décembre 2005


Rencontre avec NATHALIE BAYE

De Godard à Spielberg, Nathalie Baye a traversé trente ans de cinéma. Avec le talent et l'audace des grands. Dans Le petit lieutenant, de Xavier Beauvois, actuellement sur les écrans, elle est magnifique.

Propos recueillis par Yetty Hagendorf.

Cinq films cette année. Plus Nathalie Baye tourne, plus elle est resplendissante. Assise en pointillé au bord d'un canapé, dans un grand hôtel parisien, jupe en jeans bien ajustée sur de longues jambes fines, elle se plie au jeu des questions avec l'énergie d'une débutante. Elle est là pour la promotion de son dernier film, mais elle n'est pas en représentation. C'est une femme gaie et authentique qui parle vite et bien. Une femme éprise de liberté avec un caractère qu'on imagine entier et une passion dévorante pour son métier.

Notre Temps : Comment avez-vous été amenée à jouer dans Le petit lieutenant ?
Nathalie Baye : Au départ, je ne devais pas jouer le capitaine Vaudieu. Xavier Beauvois, avec qui j'avais déjà tourné en 2000 Selon Matthieu, voulait un homme. Mais l'acteur retenu a trop tardé à répondre et il m'a proposé le rôle. Le film raconte le quotidien d'un commissariat avec beaucoup de rigueur et d'authenticité, tout en étant une fiction. J'ai vu le film et j'en suis fîère.

Notre Temps : Vous sentez-vous proche du personnage ?
Nathalie Baye : Pour cette femme, le retour à la vie active est essentiel et je crois effectivement que le travail peut être salvateur. Mais la ressemblance avec mes personnages m'importe peu. J'accepte surtout un film parce qu'il y a un rôle dans lequel j'ai envie de m'échapper, de disparaître. Le plaisir et le désir sont mes seuls moteurs de décision.

Notre Temps : Jouer est essentiel pour vous ?
Nathalie Baye : C'est devenu un besoin. Petit à petit, je me suis rendu compte que jouer m'aidait à vivre, calmait mes angoisses. J'ai besoin d'être une autre. De sortir de la vie réelle pour mieux la retrouver. Mon métier contribue à mon équilibre.

Notre Temps : Avec l'expérience, le métier vous semble-t-il plus facile ?
Nathalie Baye : Non, ce n'est jamais facile. J'ai de plus en plus peur de ne pas être à la hauteur. Cela finit même par être un gag les premiers jours de tournage ! Je me retrouve avec des migraines terribles. Je me dis que je ne vais pas y arriver. Peut-être parce que je m'investis encore plus qu'avant dans mon métier. Quand on connaît la valeur des choses et le coût du plaisir, on a fatalement plus peur de le perdre.

Notre Temps : À chaque film, avez-vous le sentiment de progresser ?
Nathalie Baye : Je ne sais pas. À chaque tournage, j'ai l'impression de recommencer de zéro avec un enjeu toujours aussi grand. Chaque metteur en scène a une méthode de travail différente et, moi, ce qui m'intéresse, ce n'est pas d'imposer la mienne mais de me lover dans l'univers de l'autre. Parfois j'y arrive, parfois pas.

Notre Temps : Comment vivez-vous le succès ?
Nathalie Baye : Le succès, c'est parfait pour l'ego, mais ce n'est pas l'objectif. Il m'apporte juste le luxe de pouvoir choisir. Je ne cherche pas à figurer en bonne place dans les magazines people. Ce que j'aime dans mon métier, c'est être entre « moteur » et « coupez ». À certains moments de ma vie, j'ai été très exposée [elle fait référence à la période où elle vivait avec Johnny, ndlr], aujourd'hui, je me protège. Mais, hors tournage, je fais comme tout le monde. Je ne compose pas. Je ne suis pas compliquée.

Notre Temps : Vous avez la réputation d'être très indépendante...
Nathalie Baye : J'en ai besoin, c'est ma nature. Je me méfie de ce métier où l'on est très entouré et très assisté. Si on se laisse avoir par cette facilité, on se perd. Ce n'est pas de me glisser dans la peau des personnages qui est dangereux, mais de croire que je suis une princesse qu'on doit accompagner, coiffer, habiller... Il faut avoir la prise de terre branchée en permanence. Les périodes où je peux divaguer, c'est dans le jeu, mais le reste du temps, j'ai besoin d'être bien ancrée dans la réalité, indépendante et autonome. Je vis dans l'instant présent, je suis aussi claustrophobe dans ma vie que dans mon métier. C'est ma liberté qui prime.

Notre Temps : De film en film, vous êtes de plus en plus belle. Comment faites-vous ?
Nathalie Baye : C'est gentil ce que vous dites... Je pense que quand on est passionné, qu'on soit peintre ou jardinier, il y a une espèce de jeunesse qui émane de vous. Je suis passionnée par ce que je fais. Cela n'a pas toujours été le cas : à deux reprises, j'ai traversé des périodes de désamour avec le métier. Mais avoir des propositions merveilleuses avec des gens qui m'intéressent, des rôles qui me font envie, cela me stimule et, sans doute, me rend plus belle.

Notre Temps : Le temps joue pour vous...
Nathalie Baye : Avec les années, j'ai fini par trouver des avantages à avancer dans la vie ! Il y a des désagréments, bien sûr, mais aussi de bonnes découvertes. On élimine les choses qui vous encombraient auparavant et qui vous tiraient vers le bas. On hésite aussi à se mettre systématiquement en boule pour des problèmes qui ne le méritent pas. Ce qui n'exclut pas les périodes où je vais mal, comme tout le monde...

Notre Temps : Vous avez toujours été aussi sereine ?
Nathalie Baye : Non, c'est venu progressivement. Il y a un âge où l'on essaie de s'approcher de ce qu'on voudrait être. Pendant un temps, on se sent tiraillé, puis arrive le moment où l'on accepte. Du coup, on se sent mieux. Depuis trois ou quatre ans, je me sens plus en harmonie avec moi-même. L'hiver dernier, j'ai traversé des moments difficiles, mon père était très malade, j'ai vraiment cru que j'allais le perdre, et pourtant j'ai continué à travailler. Dans ces cas-là, on peut tomber dans la mélancolie, bassiner tout le monde avec ses problèmes, finir par ne plus pouvoir se supporter, ou choisir de continuer et d'espérer.

Notre Temps : Quel est le secret de votre longévité dans le métier ?
Nathalie Baye : La rigueur. L'honnêteté dans mes choix. La danse, que j'ai pratiquée lorsque j'étais enfant, m'a appris le courage. Durant des années je n'ai pas reçu le moindre compliment. Ça vous enseigne l'humilité et la capacité à ne pas désespérer !