Article paru dans PREMIÈRE n°345, novembre 2005


Nathalie Baye dégaine son âme

NATHALIE BAYE EST À L'AFFICHE DU NOUVEAU FILM DE XAVIER BEAUVOIS, LE PETIT LIEUTENANT. UN POLAR RÉALISTE ET CRU OÙ ELLE INCARNE UNE FEMME FLIC VOLONTAIRE ET BRISÉE. RETOUR SUR UNE EXPÉRIENCE PAS COMME LES AUTRES...

Par Olivier De Bruyn.

Paris. Jour de grève. 16 heures. Nathalie Baye tourne en banlieue dans la nouvelle comédie de Thomas Gilou, Michou d'Auber. Elle téléphone, courtoise, et prévient : le rendez-vous de ce soir, prévu à 18 heures, a du plomb dans l'aile. « Je ne veux pas vous faire attendre, disons 18 h 30. » 18 h 30. Nathalie Baye, ponctuelle, s'installe dans un bar d'hôtel discret. Elle commande une eau pétillante et se marre. « Je viens de me faire arrêter par les flics sur les quais. Excès de vitesse ! » Attitude rebelle ? Non, juste un concours de circonstances : l'actrice vient en effet défendre, d'une voix douce mais ardente, le nouveau film de Xavier Beauvois, Le Petit Lieutenant. Elle y incarne Caroline Vaudieu, une femme flic aux prises avec une misère trop ordinaire et de violents tumultes personnels (vie sentimentale en lambeaux, deuil, alcoolisme...) Ce film, aux antipodes du misérabilisme et des poncifs du polar à la française, Nathalie Baye l'aime, comme elle aime son réalisateur, « l'un des plus brillants de sa génération », insiste-t-elle. L'actrice a rencontré le cinéaste il y a cinq ans sur le tournage de Selon Matthieu. « Xavier et moi, on ne se voit pas tous les week-ends mais on se parle, on s'apprécie... J'admire ses films. Avec lui, on est dans la vérité. Il est intègre, intransigeant. Pour préparer Le Petit Lieutenant, il a vécu deux ans avec ceux qu'il appelle "ses copains flics". Il s'est complètement immergé dans leur milieu. À tel point que je me demande s'il n'est pas devenu flic lui-même. »

Au-delà de son intrigue-prétexte (un crime dans les bas-fonds de Paris), Le Petit Lieutenant épouse les contours d'une chronique ultraréaliste où chaque geste, chaque parole témoigne d'une authenticité nerveuse qui rappelle l'inusable Police de Maurice Pialat. En toile de fond, le contexte économique et social d'une époque, la nôtre, avec sa litanie de racisme, de pauvreté et de désenchantement... À l'origine, le personnage principal avait été écrit pour un homme et Nathalie Baye ne devait jouer qu'un petit rôle, celui de l'ex-conjointe de Vaudieu, finalement interprété (substitution des sexes oblige) par Jacques Perrin. « Xavier m'a appelée quatre mois avant le début du tournage, se souvient l'actrice. Il en avait marre d'attendre que le comédien pressenti se décide. Il m'a dit – ce qui témoigne de sa dinguerie ; "Faisons de Vaudieu une femme !" J'ai réfléchi trente secondes et j'ai accepté. »

Pour préparer le film, l'actrice suit le réalisateur dans ses pérégrinations policières. Elle participe à des perquisitions, des filatures. « Cela m'a désangoissée, explique-t-elle, même si je n'ai pas l'impression d'avoir joué une femme flic. Flic, c'est le métier de Vaudieu, mais sa psychologie ne se résume pas à sa fonction. J'ai interprété un beau personnage, c'est tout. » Le plus important ? La mélancolie tenace qui hante le regard de l'héroïne et vampirise son quotidien. Entre réunions chez les Alcooliques anonymes et scènes dans les marges glauques de Paris, Nathalie Baye interprète son personnage brisé avec une conviction et un naturel de chaque instant. Pour traquer les images du réel, Xavier Beauvois a choisi, aux côtés de ses excellents comédiens (dont Roschdy Zem, Jalil Lespert et Antoine Chappey), de diriger des amateurs, tous dans leur propre rôle. « On tournait avec de vrais flics, de vrais alcooliques, raconte Nathalie Baye. L'authenticité n'était pas à inventer. Elle était là, sur le plateau. Avec Beauvois, tout est dans le cadre, rien n'a besoin d'être expliqué. Concernant l'addiction de mon personnage, Xavier, qui a une connaissance intime du problème, ne me donnait que des indications, des repères. Par exemple, une certaine façon d'entrer dans un bar et de regarder les bouteilles alignées derrière le comptoir. »
La comédienne ne se lasse pas d'évoquer ce tournage intense, l'intimité fraternelle entre les acteurs, les paradoxes du cinéaste... « Xavier est un fainéant hors norme, conclut-elle dans un sourire. Quand les feignants sont à ce point intelligents et sensibles, ils donnent parfois naissance à des choses fulgurantes. Je crois que ce tournage l'a changé. Je crois que, désormais, il laissera s'écouler moins de temps entre deux films. Tant mieux... »