Article paru dans TÉLÉRAMA n° 2826, le 10 mars 2004

Renouvellement de Baye

Nathalie Baye est-elle la bonne élève du cinéma français ? Elle seule présente un tableau d'honneur où figurent à la fois Truffaut, Pialat, Godard et Chabrol. Ces dernières années, elle est omniprésente, enchaînant les grands succès publics, Vénus beauté, Ça ira mieux demain, Absolument fabuleux, La Fleur du mal, Les Sentiments. Mais, comme en témoigne aujourd'hui Une vie à t'attendre, de Thierry Klifa, elle est aussi l'un des derniers noms sur lesquels peut se monter un film de débutant.
Tête d'affiche depuis longtemps, elle n'a pourtant jamais été une icône ni l'objet d'un culte fidèle. Elle est de celles qui semblent devoir ou vouloir refaire leurs preuves à chaque film. Quitte à assumer erreurs et éclipses, plus ou moins longues. L'avantage de cet inconfort, allié à une certaine forme de discrétion et de modestie, est qu'on n'en finit pas de la redécouvrir. Elle a ainsi livré cet hiver l'une de ses prestations les plus renversantes, fêtarde solitaire, pompette et paumée dans Les sentiments, de Noémie Lvovsky.
Elle vous accueille, toute de noir vêtue, vive et gracile, façon Audrey Hepburn. Pas du tout avare de son célèbre sourire, fâchée avec les dates et les affirmations, elle se dit laborieuse mais respire l'enthousiasme. En attendant de tourner sous la direction de Xavier Beauvois et de Claude Berri, elle fait le point sur ses trente ans de cinéma.

Propos recueillis par Marine Landrot et Louis Guichard.

Télérama : Vous voici dans le film d'un réalisateur débutant. Est-ce un risque ?
Nathalie Baye : J'ai d'abord refusé le scénario d'Une vie à t'attendre. Pendant longtemps, j'ai eu l'impression d'être enfermée dans un type de rôle, une femme sage, classique et raisonnable, comme dans La Provinciale et Une semaine de vacances. Cet emploi attitré m'a rendue claustrophobe, j'ai mis beaucoup de temps à m'en défaire. Je craignais que le film de Thierry Klifa ne m'y fasse retomber. Mais il a retravaillé son scénario, et j'ai fini par dire oui : je sortais d'une série de personnages qui ne fonctionnaient pas sur la séduction et je me suis laissé tenter par l'idée de rejouer une amoureuse.

Télérama : Cette étiquette raisonnable était-elle déjà un fardeau à vos débuts ?
Nathalie Baye : À l'époque d'Une semaine de vacances, je cherchais davantage à plaire que maintenant. J'ai mis beaucoup de temps à accepter mon image sur un écran. Beaucoup de temps aussi à comprendre que mon plaisir ne serait jamais d'ordre narcissique. Le plaisir de jouer, c'est celui de s'échapper de soi, de passer à quelqu'un d'autre. Je ne veux pas pour autant être massacrée par la lumière, mais, quand je joue, je suis moins timide, moins dans la peur de déplaire.

Télérama : Vous avez aussi attendu longtemps avant de jouer des personnages comiques...
Nathalie Baye : Oui, et c'est bizarre. Quand j'ai passé le concours du Conservatoire, j'ai présenté des scènes de comédie. Et, dans mon premier film, La Nuit américaine, mon personnage avait de la drôlerie. Mais, dès La Gueule ouverte, en 1974, on m'a cantonnée dans les rôles dramatiques. Et cela quasiment jusqu'à Vénus beauté, en 1999. Pourtant je pouvais faire rire, et je le savais. Mais je n'allais tout de même pas faire la tournée des metteurs en scène en disant : « Regardez comme je suis poilante ! Je vais vous faire une petite scène ! »On dépend complètement de l'imaginaire des autres.

Télérama : Avant Vénus beauté, votre carrière a connu un passage à vide dans les années 90. Comment l'avez vous vécu ?
Nathalie Baye : Il n'y a pas eu de période où je n'ai pas travaillé du tout. J'ai fait des films moins intéressants ou qui ont moins marqué, c'est tout. L'un d'entre eux, en particulier, m'a rendue malheureuse parce que je l'avais accepté pour de mauvaises raisons (j'avais besoin de travailler). La Machine, de François Dupeyron, pourtant quelqu'un que j'adore. Je ne me sentais pas bien et je n'ai eu aucun plaisir à le tourner. Pour le reste, j'ai fait du théâtre : Adriana Monti, La Parisienne, Les Fausses Confidences... Je ne fais pas du théâtre pour me consoler, mais parce que ça me plaît. Jamais je n'ai eu le sentiment d'être au fond du trou ni que la vie s'arrêtait.

Télérama : Y a-t-il de mauvais films que vous revendiquez ?
Nathalie Baye : Il y en a un dont j'étais sûre qu'il s'agirait du bide de ma vie et dont je suis plutôt fière : J'ai épousé une ombre, suspense mélo qui a eu beaucoup de succès. Ce n'est pas un grand film mais il a compté dans mon histoire de comédienne. Encore longtemps après me sont revenus les échos de l'émotion qu'il a provoquée chez les gens. On m'en parle toujours. Il y a aussi Absolument fabuleux. Au bout d'une semaine de tournage, j'ai voulu arrêter, mais je n'avais pas la liberté de le faire. J'ai donc continué, soutenue par Josiane Balasko, ma partenaire. Maintenant, je suis contente d'avoir été au bout parce que jamais on ne m'avait proposé un rôle aussi délirant, et jamais on ne me le proposera plus.

Télérama : Pourquoi s'étonne-t-on toujours de vos audaces à l'écran ?
Nathalie Baye : Si on trouve que je suis audacieuse, tant mieux, cela fait un adjectif de plus. Mais c'est comme si j'étais un peu gourde et qu'on s'étonne que je me dévergonde. Je suppose que cela tient au fait que je ne compose pas du tout dans la vie. Je ne suis pas compliquée ni tordue dans ma manière de fonctionner par rapport à mon métier. Cela a fini par former une image, dont une partie est juste, et l'autre est fausse.

Télérama : Vous avez traversé trente ans de cinéma français. Dans quel état le trouvez-vous aujourd'hui ?
Nathalie Baye : Dans un état d'angoisse. J'avoue que je suis un peu inquiète depuis un an. Avant, le cinéma français était très riche par sa diversité. Maintenant, comme les comédies marchent, on se met à tourner plein de comédies, et plus rien d'autre. La machine va finir par s'essouffler. Il y a de très bons acteurs en France, mais ils sont prisonniers du formatage. José Garcia est un acteur génial, Benoît Poelvoorde aussi. Mais il faut aussi accepter les comiques dans des drames, et vice versa. Il faut de l'audace. Et les gens qui financent les films en ont de moins en moins.

Télérama : Vous avez découvert récemment les méthodes américaines en tournant Arrête-moi si tu peux avec Spielberg.
Nathalie Baye : Cet homme est l'humilité même. À la lecture du scénario, je trouvais qu'on ne comprenait pas pourquoi mon personnage était si peu aimant, si peu maternel. Je l'ai écrit à Spielberg dans une longue lettre. Il en a tenu compte immédiatement en rajoutant deux scènes. J'ai été très étonnée par cette disponibilité et cette qualité d'écoute. Quand il arrive sur un plateau et qu'il ne sait pas où mettre la caméra, il est paumé comme les autres. Il peut y avoir deux cents personnes autour de lui, il est seul. Quand il est content de la scène, il saute au plafond, vous prend dans ses bras pour vous faire tourner autour de lui. C'est un gamin ! Il m'a beaucoup rappelé Truffaut. Ils ont le même rapport à l'enfance.

Télérama : En 1984, vous faisiez la une du magazine américain Newsweek et vous déclariez qu'après 50 ans, vous ne pourriez survivre qu'au théâtre...
Nathalie Baye : Ce sera après 60 ans, alors... L'année dernière, quand j'ai remis son césar d'honneur à Meryl Streep, on a discuté ensemble après la cérémonie, et elle m'a demandé : « Comment ça se passe, chez vous, en France, parce que chez nous, passé 45 ans, c'est très dur pour les actrices ! » J'étais gênée. Pour moi, c'est tout le contraire, je n'arrête pas de travailler. Aux États-Unis, il y a quelque chose d'extrêmement violent. Le cinéma est très misogyne et très jeuniste, Spielberg me l'a dit : on ne ménage pas les actrices américaines. Aujourd'hui, on fait tout un foin parce que Diane Keaton vient de jouer un film d'amour ! En France, les actrices de ma génération, je trouve qu'on est vraiment gâtées. Il y a encore de très beaux rôles pour nous. On doit être un bon cru.