Article paru dans PARIS MATCH n°2860, le 11 mars 2004 (sélection)

Nathalie Baye. L'ÂGE DE PASSION

Jamais elle n'a été aussi irrésistible. Qu'elle incarne les femmes blessées, sexy ou drôles, elle est au sommet de son talent d'actrice. Et elle enchaîne les films : après Chabrol ou Spielberg, les jeunes réalisateurs font tous appel à cette ex-petite Française rangée, devenue une vraie nature. À 52 ans, elle révèle enfin sa face cachée. Â l'occasion de la sortie du film de Thierry klifa, Une vie à t'attendre, où elle est la maîtresse de Patrick Bruel, nous l'avons rencontrée.

Par Catherine Schwaab.

Paris Match : Après une soixantaine de films et des centaines d'interviews, vous devez détester l'exercice ?
Nathalie Baye : En dépit de l'habitude, c'est toujours difficile. Parler de moi, je trouve cela impudique. J'ai de plus en plus de blocages. À chaque rendez-vous, maintenant, c'est moi qui voudrais poser des questions !

Paris Match : Le service après-vente des films vous pèse ?
Nathalie Baye : Il est devenu plus lourd qu'il y a vingt ans. Là, je reviens de Belgique, de Bordeaux, de Toulouse, de Marseille, où nous sommes allés présenter Une vie à t'attendre. J'ai peur de ne pas me réveiller, je dors mal, je me sens vidée.

Paris Match : Pourtant, vous rajeunissez d'année en année ; tout le monde doit vous le dire ?
Nathalie Baye : Plus j'avance dans la vie, plus je vais à l'essentiel, je m'encombre moins du paraître. Et, curieusement, cette liberté donne un coup de jeune !

Paris Match : Dans Les sentiments, par exemple, il y a une scène sidérante où vous dansez seule dans une incroyable intimité. Une audace dont on ne vous aurait jamais imaginée capable il y a quelques années.
Nathalie Baye : Mais cette folie, je l'ai en moi. Danser seule, la musique à fond, j'en suis capable en vrai ! Il n'y a pas si longtemps, je roulais en rase campagne avec un air très dansant à la radio : j'ai arrêté la voiture, je suis sortie en swinguant. Et en avant la guinche ! Il faut bien trouver quelques privilèges dans ces années qui passent !

Paris Match : Vous êtes-vous sentie évoluer vers cette libération ?
Nathalie Baye : Pas précisément. Mais, aujourd'hui, je me sens moins encombrée de protections, de surprotections. Je n'ai plus envie de contrôler ces questions d'image. Je me soucie davantage d'être sincère dans ma démarche. C'est peut-être aussi la peur de trop me regarder.

Paris Match : Dans quel milieu avez-vous grandi ?
Nathalie Baye : Mes parents étaient peintres. Mon père, Claude Baye, peint toujours, à 80 ans. Il expose en septembre à Paris. Il a une énergie !

Paris Match : Quelle chance d'avoir eu des parents artistes !
Nathalie Baye : Lorsqu'on est enfant, on ne s'en rend pas forcément compte. Je rêvais d'un
papa qui, comme ceux de mes copains, aurait eu un vrai métier, un travail à heures fixes, un salaire régulier. Mes amis, eux, trouvaient mes parents très drôles, ils adoraient.

Paris Match : Le fait d'avoir des rentrées d'argent incertaines vous angoissait-il ?
Nathalie Baye : Non. Ce qui m'angoissait, c'était de peser sur le budget familial. J'étais mauvaise élève, je faisais de la danse dans une classe professionnelle à Monaco, c'était difficile. Et je m'interrogeais : comment ne pas être un poids pour mes parents ? Je craignais de ne pas avoir un métier qui puisse me faire vivre, j'avais déjà le désir d'être indépendante. Ma mère – séparée – a dû souffrir de ne pas l'être. Sa peinture ne suffisait pas, elle avait des petits boulots à côté, des traductions d'anglais...

Paris Match : Cela vous a-t-il donné un rapport particulier à l'argent ?
Nathalie Baye : Un rapport assez sain. Je ne suis pas obsédée par cela, je n'ai pas de désirs invraisemblables. La liberté de faire ce que j'aime est pour moi un luxe bien plus essentiel.

Paris Match : Vous n'avez guère tourné de pubs ?
Nathalie Baye : Non, par peur d'user mon désir d'actrice. Tourner trop de choses qui ne vous stimulent pas casse peu à peu l'excitation de jouer, le plaisir.

Paris Match : Vous avez pourtant connu un creux inquiétant dans les années 80-90 ?
Nathalie Baye : Oui, mais rétrospectivement, ce fut salutaire. Si l'on était en permanence dans la réussite, on ne se remettrait plus en question, on deviendrait crétin, enfant gâté.

Paris Match : À ne rien faire, on risque aussi une grosse déprime.
Nathalie Baye : Oui... Mais je n'étais pas totalement inactive, je tournais des trucs, moins stimulants. Et quand j'ai reçu à nouveau de très belles propositions, j'ai réalisé que ce creux m'avait redonné de la ferveur, m'avait fait grandir.

Paris Match : Vous deviez être plus forte que d'autres dans ces moments, vous qui assurez ne jamais craindre la solitude ?
Nathalie Baye : La solitude, j'en ai besoin ! Besoin de faire le vide. Dans mon métier, je suis toujours en groupe : sur un tournage, on vit ensemble, en tournée de théâtre, aussi ; en promo, on voyage, on petit déjeune, on déjeune, on dîne, on loge ensemble. Être seul devient alors essentiel. sinon, on se perd. Rien ne me comble plus qu'une soirée libre. Je me mets au lit tôt avec un bon livre, dans un silence total, les téléphones coupés. Et je suis la reine de la piste ! La dé-ten-te !

Paris Match : Vous ne semblez pas être angoissée...
Nathalie Baye : Des angoisses, j'en ai un peu. La vie vous y oblige : être en retard, ne pas trouver de travail, vieillir... Mon problème, c'est plutôt mon mauvais rapport au temps : je voudrais avoir des plages vides et, pourtant, je remplis mes journées. Il y a une contradiction.

Paris Match : Vous avez une maison dans la Creuse depuis plus de vingt ans. Là-bas, avez-vous plus de temps pour vous ? Y êtes-vous seule ?
Nathalie Baye : J'y reçois beaucoup d'amis et j'ai plus de temps pour les voir. Là-bas, je vois le temps passer, je le "vis" à travers la nature, la lumière. Cela m'apaise. Et j'aime le silence. Dans mon enfance, à la maison, chacun peignait dans une pièce, sans aucun parasite sonore. Le silence, je l'écoute. Certains sont d'une qualité exceptionnelle et m'enivrent : le silence au sommet d'une montagne, par exemple.

Paris Match : Dans Si je t'aime, prends garde à toi de Jeanne Labrune, vous étiez une redoutable "Domina" à la limite du sadisme face à Daniel Duval. Où allez-vous chercher cela ?
Nathalie Baye : Plus un rôle est éloigné de moi, plus j'éprouve le vertige du jeu ! Je me sers de mon enveloppe, je rentre en "l'autre", je n'ai pas besoin d'avoir vécu ces sentiments puisque je les découvre en jouant. Ce personnage m'a enrichie, comme si j'avais vécu une autre vie. Peut-être qu'avec dix ans de moins je n'aurais pas eu la maturité pour la saisir aussi intimement. Je n'y ai pas mis mes expériences personnelles, c'est le personnage de Muriel qui m'a apporté les siennes.

Paris Match : Ne faut-il pas avoir vécu ces violences pour les restituer avec tant de justesse ?
Nathalie Baye : Non, je connais de jeunes actrices qui ont déjà ces ressources en elles.

Paris Match : Votre fille Laura, par exemple ?
Nathalie Baye : Elle a cette ouverture, ce talent, cette capacité à s'oublier pour entrer en l'autre. Au début d'une carrière, on est souvent obligé, par exemple, pour réussir à pleurer, de penser à des choses tristes, personnelles. C'est insupportable. Avec l'expérience, on est suffisamment perméable à ce que l'on joue pour que les choses viennent au moment juste.

Paris Match : Avez-vous été troublée de découvrir votre fille, qui vous ressemble tellement, en cancéreuse, le crâne rasé ?
Nathalie Baye : Oui. Je l'ai vue se raser les cheveux. Un soir, elle est rentrée à la maison, elle avait oublié le cathéter. Je me suis précipitée pour le lui enlever ! Pendant le tournage, elle était extrêmement concentrée, silencieuse. Je l'ai laissée gérer son truc avec son équipe. Quand j'ai regardé le film, je lui ai dit : « Au bout de vingt minutes, j'avais oublié que ce personnage, c'était toi, ma fille ! » Il y a des choses d'elle, si timide, que je ne connaissais pas.

Paris Match : Étiez-vous timide, vous aussi ?
Nathalie Baye : Oui, peut-être moins que Laura, parce que moins exposée. Mais encore maintenant, il y a des moments où "je n'ose pas".

Paris Match : Ce métier vous a-t-il donné confiance ? Les feux de la rampe, les applaudissements...
Nathalie Baye : Je n'ai pas fait ce métier "pour être connue", comme certains jeunes aujourd'hui. Jouer m'a donné un terrain d'épanouissement. Je me suis aperçue que j'étais bien avec les mots des autres.

Paris Match : Des réalisateurs comme Pialat, Godard, qui vous ont dirigée, étaient très doués pour "faire souffrir" un acteur...
Nathalie Baye : Non, ce métier n'est pas douloureux ! Je viens de la danse où la dureté est quotidienne. Je peux être très vulnérable dans la vie mais, dans ce métier, je suis assez solide. Ces deux metteurs scène m'ont beaucoup appris et donné.

Paris Match : Les jeunes metteurs en scène comme Xavier Beauvois, Frédéric Fonteyne, Noémie Lvovsky continuent-ils à vous apprendre ?
Nathalie Baye : Ils ont du talent, un point de vue. Avant de commencer un film, je doute, j'ai toujours peur de ne pas être à la hauteur. Noémie sait précisément ce qu'elle veut. Alors, elle vous pousse, exploite vos propositions. C'est riche.

Paris Match : Vous ont-ils spontanément tutoyée ?
Nathalie Baye : Je demande d'emblée que l'on me tutoie sinon j'ai l'impression d'avoir 120 ans !

Paris Match : Vous avez tourné avec Spielberg à Los Angeles, Arrête-moi si tu peux. Était-ce très différent des Français ?
Nathalie Baye : Pas tant que cela. D'abord, il est "bon client", très démonstratif : il peut me sauter au cou si j'ai été bonne, un peu comme le faisaient Truffaut ou Chabrol. Entourés d'une énorme équipe, nous tournions très vite avec très peu de prises. Mais on travaillait artisanalement, en tâtonnant ; comme sur un film intimiste.

Paris Match : Et Los Angeles ?
Nathalie Baye : Il faut y travailler. Autrement, c'est l'angoisse. Heureusement, Steven Spielberg, Christopher Walken et Leonardo DiCaprio sont cultivés, curieux, ouverts, chaleureux, solidaires, rieurs. Un merveilleux souvenir !