Entretien paru dans MARIE CLAIRE n°606 en février 2003


LE PETIT MONDE DE NATHALIE BAYE

SAGE, NATHALIE BAYE ? ET SI CE LIEU COMMUN SUR L'ACTRICE ÉTAIT UNE ERREUR DE CASTING ? SOUS LE SOURIRE TRANQUILLE BOUILLONNENT DES RÊVES INASSOUVIS DE NOMADISME, DE CURIOSITÉ JAMAIS RASSASIÉE, DE LUCIDITÉ «ABOMINABLE»...

Propos recueillis par Marianne Mairesse.

Nathalie Baye ouvre la porte de son appartement simplement, avec un sourire et un regard qui vous regarde. Rien d'une star. Elle fait partie du monde des vivants. L'endroit est calme, lumineux, de cette lumière électrique et un peu bleutée de l'hiver. Lumineuse, elle l'est aussi dans son petit corps mince. Ici, les livres sont lus, le bois prêt à être brûlé dans la cheminée, les carnets de cuisine écrits à la main. Toto, le chat, passe. Nathalie Baye, souvent aplatie par une image de femme sage, est plus complexe qu'il n'y paraît. C'est une raisonnable déraisonnable. Implacablement lucide, insoignable rêveuse, elle a la force de celles qui peuvent s'échapper sans se perdre.
Accompagnée de sa petite liste d'objets griffonnée au crayon et d'une inattendue drôlerie, elle nous a aimablement menés dans son monde : les toiles de ses parents accrochées au mur, ses albums de photos confectionnés comme des romans, les bracelets dans sa commode, ses duffle-coats, ses produits de fille. Soucieuse de bien faire et simplement elle-même, Nathalie Baye a plus que joué le jeu. Avant de la retrouver comme actrice dans les derniers films de Steven Spielberg, Catch Me if You Can (sortie le 12 janvier), et de Claude Chabrol, La Fleur du mal (sortie le 19 février), place, donc, à son monde de femme.

Marie Claire : Tout à l'heure, pendant que vous me montriez des choses à photographier, vous me disiez que vous trouviez marrant que Marie Claire pénètre ainsi chez les gens. Êtes-vous curieuse du monde des autres ?
Nathalie Baye : Très, très curieuse. Je rêverais d'être à votre place, par exemple. Quand je rencontre quelqu'un qui m'interviewe, je me dis que je dois faire mon travail, mais je n'ai qu'une envie, c'est de lui poser plein de questions... Dans chaque histoire, dans chaque vie, si on gratte un peu, il y a toujours des choses absolument étonnantes. Sur les tournages, on se retrouve souvent chez les autres, et j'adore ça. Sur mes deux derniers films, on m'avait donné comme loge la chambre du couple qui nous avait laissé leur maison. Sans toucher à rien, je regardais les photos au mur, je m'imaginais leur vie, je rêvais...

Marie Claire : Justement, quelle part le rêve tient-il dans votre monde ?
Nathalie Baye : Je pense que je rêve autant ma vie que je la vis. Même si je sais être subitement très pragmatique, je rêve de tout... Je vois des choses dans la rue, j'observe les clients au restaurant, j'imagine tout de suite un truc et je me donne des fous rires toute seule. Écouter des voix à la radio, ça me fait rêver. J'adore, le soir, regarder les fenêtres des habitations en face et m'imaginer la vie des gens. Je ne rêve pas d'un prince charmant qui arrive sur un cheval blanc, ce sont des petites choses de la vie qui me font m'envoler.

Marie Claire  : Êtes-vous aussi l'objet de vos rêves ?
Nathalie Baye : Pas tant que ça, dans la mesure où j'ai la chance de pouvoir les concrétiser. Vous savez, c'est une chance incroyable d'être quelqu'un d'autre, d'entrer dans un autre univers, d'avoir un autre rythme, des maris et des enfants différents, avec des mots qui ne sont pas les vôtres. On est très gâtés, nous, les acteurs. Cette part de rêve qu'on a enfant, quand on s'imagine être une princesse, moi, j'ai le droit de le vivre, ça fait partie de mon travail. Il y a un moment où il faut que j'aille dans une autre vie. Cette espèce de voyage entre moi et un autre personnage est une nécessité.

Marie Claire : Pourquoi ce besoin de partir dans d'autres mondes ?
Nathalie Baye : Ce n'est pas une fuite, mais j'aime bien ces voyages... C'est comme si le cadre de ma vie s'élargissait. Grâce à ça, j'ai l'impression d'avoir plusieurs mémoires, d'avoir eu plusieurs vies. Vous savez, on a souvent ce sentiment très curieux d'avoir déjà vécu une situation. Souvent, ce n'est pas moi qui l'ai vécue, mais un personnage que j'ai interprété. Ce personnage, je l'ai donc subi, imaginé, retenu, et des choses m'en sont restées. C'est très inexplicable et merveilleux, c'est un enrichissement très grand. Faire uniquement ce métier pour son ego d'actrice ou prouver son talent n'a pas grand intérêt. En définitive, je suis une grande voyageuse. Je voyage aussi physiquement, j'aime bien me balader, me sentir dépaysée. On peut l'être à Belleville ou à Poitiers, ce n'est pas une question de distance. Je suis très claustrophobe et obsédée par la liberté. Ne rester que dans ma vie m'ennuierait un peu... Si, demain, j'étais obligée d'arrêter ce travail, je pense que je le vivrais très mal. Jouer n'est pas naturel, mais ça m'est, à moi, totalement naturel.

Marie Claire : Pendant une période, le monde du cinéma vous a un peu oubliée. Comment avez-vous vécu cet abandon ?
Nathalie Baye : J'ai commencé sur des chapeaux de roues, et puis j'ai eu un moment où je n'ai plus eu de travail. Pendant plus d'une année... J'ai alors eu l'impression d'être oubliée, d'être un peu en désamour avec ce métier. Je décrochais mon téléphone pour voir s'il fonctionnait bien... Après, c'est reparti. Et puis il y a eu un moment où ma vie a été un peu prise dans un tourbillon. Pour une certaine presse, ma vie privée avait pris le dessus sur ma vie professionnelle. J'ai eu du mal ensuite, parce qu'on avait presque oublié que j'étais actrice... J'étais devenue une espèce de personnage people, alors que j'avais fait des tas de films avant qui avaient été de gros succès. J'avais presque perdu mon identité d'actrice. Mais si c'était à revivre, je revivrais ces périodes difficiles, parce que ce sont elles qui m'ont fait grandir. Le succès, c'est très bien pour l'ego, c'est formidable, joyeux, très valorisant, mais ce n'est pas vraiment constructif. Il faut aussi traverser des moments pénibles, autrement tout vous paraît normal, et c'est affreux. Ce qu'il y a, c'est que lorsque je faisais des choses moins intéressantes, mon désir était en danger. Et ce métier, il faut le faire avec du désir. Je suis consciente que 85 % des acteurs ont du mal à gagner leur vie, alors je ne suis pas ingrate, je savoure. Je dis souvent aux jeunes acteurs que la chose la plus importante dans ce métier, c'est de savoir le vivre. Et ça, ce n'est pas de la tarte. Il faut cette capacité à vivre des instants où l'on est trop dans la lumière, et d'autres où l'on est dans l'obscurité. Quand on est dans la lumière, il ne faut pas se la péter, et quand on est dans l'ombre, il faut tenir. Il y a des moments où l'on vous imagine dans tous les rôles, d'autres dans rien. Même pendant les périodes douloureuses, je n'ai jamais pensé abandonner. Je pense que ça vient de loin, de la danse. J'étais une flemmarde rêveuse, mais la danse m'a appris le courage. C'est un milieu d'une extrême dureté, où on ne vous fait pas un compliment en quinze ans, où on met son corps et son âme en souffrance. Je crois être quelqu'un d'assez courageux.

Marie Claire  : Vous étonnez par la lucidité, l'équilibre, la raison que vous semblez avoir. On s'attend à ce qu'un acteur frôle davantage la folie.
Nathalie Baye : Je ne suis pas lucide, je suis abominablement lucide. Depuis toujours. La lucidité est une amie et une ennemie. C'est une amie parce qu'elle fait que je ne bascule pas. Quand vous parlez de folie, j'en ai, mais je ne la mets pas du tout dans ma vie. Pour le dernier film de Noémie Lvovsky (Les Sentiments, ndlr), j'ai joué pendant douze semaines une femme totalement barrée, alcoolique, qui traîne tout le temps en pyjama dans sa maison, parle toute seule. L'énergie, les choses qu'il faut chercher en vous pour faire ça... Si, lorsque je sors de ce tournage, je ne rentre pas dans une espèce de normalité absolue... C'est essentiel que j'aie une vie à côté, des enfants... Je fais la cuisine, c'est mon petit truc, je m'en sors comme je peux. Je m'en sors pas mal. Je me méfie beaucoup des acteurs qui montrent une folie dans la vie. Vous savez, mieux vaut penser en artiste et vivre en bourgeois que vivre en artiste et penser en bourgeois. On n'a pas besoin de mettre de la folie dans sa vie. Ce qu'il faut, c'est essayer d'en mettre un peu dans son art.

Marie Claire : À quoi ressemblait le monde de votre enfance ?
Nathalie Baye : Une enfance très... Au bout du compte, j'aurais envie de vous dire que c'était une enfance assez merveilleuse, parce que mes parents étaient tous les deux un peu hors normes, peintres, drôles, cultivés, bohèmes, libres... Mon père sortait travailler quand la lumière était belle. J'allais chercher ma mère qui peignait à la Grande Chaumière, il y avait en permanence des modèles à la maison. J'ai le souvenir – aujourd'hui, ça me fait sourire, mais ça ne me faisait pas du tout rire petite – que ma mère m'emmenait avec elle lorsqu'elle voulait demander à des jeunes femmes de poser. Comme ça, elles étaient moins effarouchées. (Rires.) On déménageait beaucoup, et c'était toujours du provisoire. Mes copains rêvaient d'être à ma place. Et moi, quand je les voyais dans une vie très réglée où leur père partait travailler à heures fixes, je me disais que ça devait être génial. Mais, au bout du compte, je m'aperçois combien mon enfance a été enrichissante. Elle a aussi été douloureuse, parce que mes parents se disputaient et ont fini par divorcer. Ils avaient aussi du mal à joindre les deux bouts. Mais en même temps, ne pas avoir été élevée dans du coton m'a permis de me débrouiller très vite toute seule. Et Dieu sait qu'au début, ça n'a pas été facile... J'étais une élève dyslexique, une très mauvaise élève. Je suis entrée dans une école de danse professionnelle à 14 ans, et je ramais comme une dingue. C'était tellement difficile, je me demandais comment j'allais faire pour ne pas coûter des sous à mes parents, pour être indépendante. C'était très obsessionnel chez moi, très angoissant, parce que je ne voulais pas leur peser. Je ne voulais surtout pas être un problème pour eux.

Marie Claire : Qu'avez-vous gardé de cet univers ?
Nathalie Baye : (Silence.) J'y suis un peu restée. Quand je suis sortie du Conservatoire, on m'a proposé d'entrer dans la troupe du théâtre de l'Odéon, où j'aurais été quasiment fonctionnaire, avec l'assurance d'avoir des rôles tous les ans. Je ne pouvais pas. Les trucs trop organisés à l'avance, sûrs, je ne peux pas, j'étouffe, c'est impossible. Je n'aime que l'incertitude, je ne me suis même jamais mariée... Être établie, fixée, je n'y arrive pas.

Marie Claire : Vous ne vous êtes jamais mariée ?
Nathalie Baye : Non. C'est ridicule. Peut-être qu'un jour, je me marierai, à 70 ans, j'aurai résolu le problème... Mais j'ai été très marquée par les disputes de mes parents... L'idée du couple me fait peur, pourtant, j'ai été en couple... Je ne sais pas... Être locataire, à Paris, c'est la même chose : j'ai besoin de savoir que je peux déménager. J'adore ça, déménager.

Marie Claire : Quelle place a votre fille dans votre monde ?
Nathalie Baye : L'amour pour son enfant est pour moi l'amour absolu, l'amour sans conditions. Avant d'avoir un enfant, on a l'impression qu'on a connu l'amour, on a connu une certaine forme d'amour, mais quand arrive le bébé... C'est incroyable. C'est ce qui passe en premier. Ça ne m'empêche pas d'avoir ma vie, mais dans un cas d'absolue nécessité, s'il y avait à choisir entre sa vie et la mienne, je mettrais la sienne avant. Entre une mère et sa fille, il y a quelque chose de très émouvant. Il y a un relais et, en même temps, Laura a une personnalité très grande. Je suis très fière de ma fille, elle est incroyablement vivante. Elle m'épate.

Marie Claire : Le fait qu'elle entre dans le monde du cinéma, ça vous fait quoi ?
Nathalie Baye : C'est son choix. Je vais très peu vous en parler, parce qu'elle n'aime pas ça. Nous en avons beaucoup discuté, elle m'a demandé ce que j'en pensais, et à partir du moment où j'ai senti que c'était un désir réellement sincère et réfléchi, je l'ai respecté. Elle sait où elle va. Il n'y a pas que des vedettes qui viennent à la maison, il y a aussi des acteurs qui rament, et elle connaît un peu les aléas de ce métier. Ce n'est pas parce qu'elle a une maman qui réussit qu'elle pense réussir. Elle sait que c'est très difficile pour les enfants de parents connus, ça ouvre des portes plus vite, mais s'ils ne sont pas à la hauteur, on est encore plus sévère avec eux.

Marie Claire : Je vous imagine assez bien seule dans votre monde.
Nathalie Baye : Oui, je suis assez solitaire. Même si j'adore avoir des amis à la maison, je n'ai absolument pas peur d'être seule. Je ne m'ennuie jamais. Je peux me retrouver pour un tournage à Bordeaux et rester le week-end dans la ville sans connaître personne. Je lis, je me balade, je regarde les passants. Enfant, j'avais des moments où je n'avais rien à faire, où j'étais censée m'ennuyer, mais ces moments ont sans doute été essentiels dans la construction de ce que je suis.

Marie Claire : Avez-vous beaucoup d'amis dans votre monde ?
Nathalie Baye : J'ai quelques vrais amis et pas mal de vrais copains. Je ne fais pas une grande différence entre l'amitié et l'amour. Je crois qu'entre les deux, il y a juste la sexualité en plus. Quand j'aime un homme, c'est aussi mon ami. J'ai des amis pour lesquels j'ai un véritable amour. Ce n'est pas léger, c'est vraiment très intense. J'ai connu mon plus vieil ami parce que nos mères étaient à l'école ensemble, et nos enfants sont maintenant amis. Trois générations d'amitié. Je suis très, très fidèle. C'est comme l'amour, ça se cultive : je téléphone, j'envoie des mots, je ne perds jamais mes amis de vue. J'en ai avec qui je ris beaucoup... Je parle énormément à mes amis.

Marie Claire : Entre-t-on facilement dans votre monde ?
Nathalie Baye : Non. Je parle aux gens avec facilité, mais les faire entrer vraiment dans ma vie, chez moi, non. Mais une fois que je fais entrer, je fais entrer.

Marie Claire  : Vous semblez garder votre monde un peu comme un secret.
Nathalie Baye : Oui, sans doute, mais ce n'est pas quelque chose d'organisé, c'est naturel. Ça vient peut-être aussi de mon enfance qui était assez marginale par rapport à beaucoup de mes copains. Et puis, j'ai été à un moment tellement exposée que j'ai dû me verrouiller encore plus. L'intimité, il faut la respecter. Certains ont besoin d'être tout le temps dans les journaux, d'être reconnus sans cesse, sont prêts à tout : faire photographier leur maison, leurs enfants pour être encore plus médiatisés, pour se sentir un peu plus vivants. Si on tombe là-dedans, on se perd. Et j'en ai vu se perdre. La meilleure manière de me raconter ou de me comprendre, c'est par les choix que je fais, et c'est en me voyant jouer. Pour le reste, je vais vous raconter des petites choses de ma vie, mais je ne vais pas vous dire l'essentiel, parce qu'il y a aussi un moment où il faut cloisonner. Et puis expliquer pourquoi et comment on fonctionne, c'est très difficile... Maintenant, il y a des choses terribles dans ce monde, j'ai l'impression qu'on est sur de la dynamite, et je trouve que c'est presque indécent de vous parler de mes petites misères, mes difficultés à être et à vivre mon métier. J'ai cette pudeur. Il n'y a rien de plus beau qu'un danseur qui danse, et même s'il a fait six heures de barre dans la journée et qu'il a mal aux pieds, on a l'impression que c'est extrêmement facile. Moi, j'ai envie de vous montrer que c'est extrêmement simple, alors que ça ne l'est pas fatalement.

Marie Claire : Est-ce que la religion fait partie de votre monde ?
Nathalie Baye : Non... Je suis très admirative des personnes qui ont la foi. Je connais une jeune femme très proche dans ma vie qui a une foi absolument exceptionnelle. Un jour, j'ai vu un reportage sur des religieuses toutes jeunes et j'ai rarement vu des gens qui avaient l'air aussi heureux. Ça m'éblouit beaucoup. La prière, c'est quelque chose d'assez beau. J'aimerais bien avoir la foi. J'aime la bonté, je trouve que c'est la plus belle forme d'intelligence. Ceux qui sont soi-disant intelligents et méchants ne m'intéressent pas. À une époque où l'on prêche souvent le contraire, j'aime l'honnêteté et les gens de parole. Je trouve ça particulièrement lumineux et très original d'être comme ça.

Marie Claire : Pour finir, quelle est la plus belle chose au monde ?
N. B. : La liberté. La liberté de choisir, de vivre dans son pays, la liberté de réflexion, de pensée, d'être, d'aimer.