Article paru dans STUDIO n°184, décembre 2002


Nathalie Baye, la plénitude d'une carrière.

NATHALIE BAYE :
JOURNAL DE MON TOURNAGE AVEC SPIELBERG.

Elle joue la mère de DiCaprio dans Catch Me If You Can, le prochain film de Spielberg, avec aussi Tom Hanks. Pour Studio, Nathalie Baye a accepté de tenir son journal. Un tournage de Spielberg vu de l'intérieur ! Impressions à chaud.

VENDREDI 29 MARS
« Ça y est, me voilà à Los Angeles après un détour par Toronto. Je n'aime pas beaucoup l'avion, alors j'ai pris un calmant et je suis arrivée toute ramollo. Je loge au Sunset Marquis, un hôtel que je connaissais déjà et que j'aime beaucoup. C'est le week-end de Pâques, tout est calme. C'est un peu étrange comme sentiment. Le décalage, l'impression d'être seule, loin de tout, un peu perdue... Il y a comme un passage à vide. Un sas de transition où j'essaie tant bien que mal de retrouver mes marques. Je m'habitue doucement, j'attends la fin du week-end pour commencer à travailler.
« J'avais été surprise d'être contactée par le bureau de Steven Spielberg pour jouer dans Catch Me If You Can. Le rôle n'était pas très important, j'ai un peu hésité, mais la curiosité l'a emporté. Le désir de tenter l'expérience. Le plaisir de jouer en anglais (même si mon personnage est une Française). L'occasion de faire connaissance, dans le travail, avec Spielberg, Tom Hanks, Leonardo DiCaprio, Christopher Walken. Ça ne se refuse pas.
« Je n'ai pas encore rencontré Spielberg. On a communiqué uniquement par fax. C'est Brian De Palma qui, à la demande de Spielberg, m'a fait passer des essais à Paris. C'était un moment amusant. De Palma était doux, attentif... Si le tournage ressemble à cet après-midi-là, ça va être bien.


MERCREDI 3 AVRIL
« J'ai vu la costumière, qui est formidable. Nous nous étions déjà parlé depuis Paris et elle m'avait même envoyé des échantillons de tissu et des dessins de costumes pour que je choisisse. On a fait ensemble un beau travail sur les tenues de la femme que je vais interpréter. Ici, on a finalisé notre travail et on a choisi, parmi toutes les propositions, les tenues pour chacune des scènes. Le film se déroule dans les années 60 et ils sont tellement soucieux du détail véridique qu'elle m'a tout de suite fait enfiler une gaine, pour bien retrouver la silhouette de l'époque. Mais moi, je ne me retrouvais pas du tout ! J'ai un peu flippé...
« J'ai aussi rencontré mon coach : on travaille phrase après phrase, on décortique tout... J'ai un peu l'impression d'avoir perdu les petites choses que j'avais trouvées à la lecture du scénario. Je me dis qu'elles vont revenir...


LUNDI 8 AVRIL
« Enfin ! Aujourd'hui, je suis allée sur le tournage. J'en avais un peu marre d'attendre sans rien faire depuis plus d'une semaine. Et sans même avoir parlé à Spielberg ! Ça commençait à entamer mon désir d'être ici... Une voiture m'a emmenée sur le décor, qui est assez loin de l'hôtel. En arrivant sur le plateau, j'ai eu l'impression d'entrer dans une petite ville. C'est quand même une équipe de 140 personnes ! Immédiatement, je me suis sentie bien. D'être là, sur ce plateau de cinéma où tout le monde s'activait, m'a fait tout de suite oublier la longue attente de ces derniers jours.
« Bien sûr – rien ne se passe jamais comme prévu ! –, j'ai fait la connaissance de Spielberg de façon totalement inattendue. J'allais au maquillage lorsque, dans un virage, entre deux caravanes, je me suis littéralement cognée à un homme qui venait en sens inverse et qui était en train de boire un verre de Coca. C'était Spielberg ! Il a été tellement surpris qu'il a renversé son gobelet sur son pull en me disant bonjour ! Ça a tout de suite créé entre nous un climat rigolo et détendu. Il est tel que je l'imaginais : très chaleureux, très simple, avec un je-ne-sais-quoi d'enfantin dans le regard et le sourire.
« Puis je suis allée faire des essais maquillage dans la caravane prévue à cet effet, un énorme machin avec six ou sept fauteuils. Il y a deux caravanes maquillage. L'une pour les figurants, l'autre pour les acteurs. Pour tous les acteurs, qu'ils soient les stars du film ou qu'ils n'aient qu'une phrase à dire. Tout le monde est logé à la même enseigne. Quelle leçon !
« L'histoire de Catch Me If You Can se déroulant dans les années 60, on m'a fait un look auquel je ne suis pas habituée, en me mettant des tas de bigoudis sur la tête ! J'avais l'impression de me transformer en mégère. Un jeune type, habillé en pilote d'avion, est venu s'asseoir dans la caravane pour un raccord maquillage. C'était Leonardo DiCaprio. Il m'a fallu quelques secondes pour le reconnaître, parce que avec sa raie sur le côté, ses cheveux raides – il joue un personnage qui n'arrête pas de changer d'aspect – il était méconnaissable. Nous nous sommes reconnus en même temps. Il s'est levé et est venu me dire bonjour gentiment. Avec mes bigoudis sur la tête, je me sentais quand même un peu cruche ! Mais, là encore, ce premier contact, presque par hasard, était assez drôle.
« La maquilleuse a commencé à me faire des yeux de lapin ce qui... ne m'a pas beaucoup plu ! J'aime bien changer de tête, mais faut pas exagérer ! Il a donc fallu rectifier le tir.
« Spielberg a été d'accord sur tous les costumes que nous avions choisis ; il avait juste des doutes sur une robe que je dois porter pour une scène importante. Je l'ai enfilée, et je suis allée le voir comme ça sur le plateau. Ça l'a convaincu. Il m'a invitée à rester à ses côtés. Il tournait une scène où DiCaprio était seul et devait écouter tout un texte. C'était joli à regarder : la disponibilité et l'écoute de DiCaprio, l'enthousiasme de Spielberg, sa manière d'être à la fois proche de son acteur et attentif à la scène sur son combo [moniteur vidéo où sont enregistrées les prises au fur et à mesure], sa façon de diriger DiCaprio pas à pas pendant la prise, lui disant de ne pas oublier d'être enfantin, de détendre son visage... Malgré l'importance de l'équipe, il y avait, en cet instant, quelque chose d'artisanal, qui était rassurant. En fait, une fois sur le plateau, le cinéma est partout pareil. Les gens sont venus naturellement me dire bonjour les uns après les autres. C'était parti ! La glace était brisée, j'avais rencontré mon metteur en scène et un de mes partenaires. Je suis rentrée avec ma call-sheet [la feuille de service]. Je dois tourner demain en deuxième partie de journée. DiCaprio, lui, est convoqué à 6 heures. Je me suis rendu compte qu'en face du personnage que devait jouer Tom Hanks, un autre nom que le sien était écrit : Harry Lawder. Qui est donc cet Harry Lawder ? Renseignements pris auprès de mon chauffeur, il s'agit simplement du pseudo de Tom Hanks sur ce tournage ! Histoire de ne pas alerter la terre entière sur l'emploi du temps de Tom Hanks si quelqu'un perd la feuille de service ! Confirmation : ici, c'est LA star. Ce subterfuge, qui en dit quand même long sur la parano ambiante, m'amuse.

MARDI 9 AVRIL
« Fin du premier jour de tournage ! On a travaillé à Pasadena, dans la banlieue de Los Angeles, à 45 minutes de mon hôtel. C'était une journée chargée, avec de nombreux changements de décors. À peine arrivée, je me suis retrouvée vêtue d'une nuisette très sixties, d'un manteau de fourrure fatigué et de petits chaussons, au volant d'une Plymouth des années 60, avec Leonardo DiCaprio à mes côtés ! Je suis censée l'accompagner au collège. Le plus invraisemblable, c'est qu'on n'a pas répété la scène. On a fait un ou deux essais avec la voiture, et puis "Rolling" ("Ça tourne"). Incroyable ! Tout se passe dans une sorte de rush permanent, d'état d'urgence hallucinant. Il y a pourtant un nombre incalculable de figurants habillés années 60 : des élèves qui entrent et sortent du collège, qui descendent de vieux bus américains jaunes ou de vieilles voitures multicolores. Et c'est mon démarrage qui enclenche le mouvement de la scène et le départ de tous... Si je me trompe, il faut tout reprendre ! Tout ce ramdam dépend de moi, qui dois, cigarette au bec, me lancer au volant de cette voiture, changer les vitesses, rouler... C'est énorme et... on n'a pas répété ! C'était carrément paniquant. J'ai senti le trac m'envahir comme jamais. Et j'ai dû perdre trois kilos au début de la prise, mais je remercie mon petit ange gardien qui, au-dessus de ma tête, a dû faire un boulot du feu de Dieu, car, finalement, tout s'est bien passé. Une fois qu'on était partis, on était partis!
« Ce qu'il y a de réconfortant, c'est le naturel de Spielberg, son attention, son air joyeux, son souci permanent que les acteurs se sentent bien. C'est aussi très agréable de travailler avec DiCaprio. Il est disponible, ouvert. Lorsqu'on a changé d'axe, pendant qu'on installait les projecteurs, on est allés s'a sseoir, lui et moi, sur ces fauteuils de cinéma comme il y en a sur tous les tournages du monde. Spielberg, appuyé sur mon fauteuil, a commencé à raconter des histoires de cinéma. Je l'écoutais, j'écoutais DiCaprio raconter des blagues à son tour, je voyais l'énorme équipe autour, plus les 200 figurants qui étaient en train de se mettre en place, j'avais l'impression d'être dans Surprises sur prises... Cette image avait quelque chose d'irréel. C'était comme si j'étais moi-même sortie de l'image et que je regardais ce spectacle, sans y croire !
« Cette Paula que j'interprète fume tout le temps. On m'a donc donné des cigarettes qu'on fumait à l'époque et qui sont hyperfortes. J'en ai tellement fumé pendant les prises que lorsque Bill, mon chauffeur, m'a raccompagnée à l'hôtel en fin de journée, j'étais au bord du malaise ! Je suis rentrée totalement épuisée, et toute la nuit, j'ai rejoué la scène en voyant toutes les choses que j'aurais pu faire !


MERCREDI 10 AVRIL
« On a tourné une scène importante que j'avais bien aimée à la lecture du scénario, et que je trouvais excitante à jouer : je suis découverte par mon fils, enfermée dans la chambre avec mon amant. Il y a plus confortable, comme situation, pour une mère ! On était dans un lieu étrange transformé en studio, un peu comme sur La balance, qu'on avait tourné dans les entrepôts de la Seita. Mon amant est joué par James Brolin, le mari de Barbra Streisand dans la vie, qui est très connu ici pour ses shows télévisés. Spielberg a l'air aux anges. Il manifeste son enthousiasme et son contentement si spontanément qu'on dirait qu'il s'agit de son premier tournage ! Il vous embrasse, même, pour vous dire qu'il est content. Ça fait du bien. DiCaprio est un acteur magnifique et un partenaire idéal. Il est le premier à proposer qu'on répète notre texte entre nous, comme les acteurs ont coutume de le faire. Et lorsqu'il n'est pas dans le plan, il est là, sans même qu'on le lui demande, pour la réplique ou le regard. Et il donne autant que lorsqu'il est face à la caméra. Croyez-moi, ce n'est pas si courant...
« C'est surprenant aussi de voir à quel point on tourne vite. Je pensais qu'on allait prendre plus de temps, que c'était une grosse machine – il y a quand même 120 décors différents prévus pour soixante-quatre jours de tournage ! – qui allait forcément être assez lente à mettre en route. Eh bien, pas du tour, c'est certes une grosse machine, mais très rapide ! On sent que Spielberg n'aime pas que ça traîne, que les choses prennent trop de temps à s'installer. On ne répète quasiment pas ; à peine règle-t-on une mise en place. Du coup, c'est très intense. Il faut toujours être à 200% de ses capacités. On ne fait pas énormément de prises, mais si, nous, acteurs, on a envie d'en refaire une, il suffit de demander, Spielberg est toujours d'accord. Il n'est pas en permanence derrière son combo, comme le sont de plus en plus les réalisateurs aujourd'hui. Il suit souvent la scène en direct, à côté de nous, sautant sur toutes les occasions pour modifier des choses, pour affiner la situation ou les dialogues, pour rendre l'ensemble plus fluide. Il se nourrit de tout. On sent qu'il a un grand plaisir à travailler avec les acteurs. Il est extrêmement vif et séduisant, tout en ayant un petit air de Groucho Marx qui me fait rire ! Il dit volontiers quelques mois de français et s'amuse même à faire des blagues en français. Il a une équipe en or, qui lui est totalement dévouée, et qui a aussi un côté enfantin, voire déconneur. C'est vraiment agréable. Les appréhensions que je pouvais avoir en venant tourner à Hollywood ont disparu. Pendant ce deuxième jour, j'ai senti en effet que je commençais à prendre du plaisir, à m'amuser. Tant mieux, parce que, comme je n'ai pas beaucoup de jours de tournage, autant ressentir cette sensation-là le plus tôt possible !


VENDREDI 12 AVRIL
« Aujourd'hui, il s'agissait d'une scène assez dure. Celle où j'annonce à mon fils que son père et moi, nous divorçons. Et où un juge lui demande de remplir un formulaire par lequel il choisit de vivre avec sa mère ou avec son père. Pour un ado de 17 ans, c'est quand même violent. Ce qui est formidable avec DiCaprio, c'est sa capacité à se transformer. Lorsqu'on a tourné la scène où je l'emmène au collège, il était censé avoir 15 ans et... il avait 15 ans ! Il était angoissé ce jour-là parce qu'un petit bouton lui avait poussé sur le menton, je l'avais rassuré et l'avais fait rire en lui disant qu'il était hyperpro puisqu'il avait un bouton justement quand il fallait qu'il en ait un, comme tous les ados de 15 ans ! Et aujourd'hui, il a vieilli de deux ans. C'est incroyable, je ne sais pas comment il fait. Ce type est un vrai caméléon. C'est un acteur hyperdoué, avec un très grand pouvoir d'émotion et un instinct terrible.
« Quand on est arrivés ce matin, Steven avait l'air un peu plus tendu. Comme s'il ne savait pas encore tout à fait comment il allait tourner cette scène. Il y avait un problème de décor aussi, car l'endroit où l'on tournait était vraiment exigu. Et puis, tout à coup, comme s'il avait eu une révélation, il a senti la scène, il a fait la mise en place, trouvant immédiatement les cadres, les mouvements. Une actrice était là, jouant ma mère qui débarque de France. C'est une Française qui vit à Los Angeles depuis cinquante ans, elle devait bougonner dans un coin en français. Steven lui a demandé de le faire un peu plus fort. Et comme si cela lui avait donné une idée, il s'est mis subitement à rajouter une certaine pression, à mettre un peu de bazar dans la scène telle qu'elle avait d'abord été organisée. Il a une grande faculté à inventer sur le moment, et à foncer à toute allure au cœur de la scène, avec jubilation, voire... avec folie ! Oui, cet homme a une forme de folie ! Sa manière de travailler n'est, en tout cas, pas académique. C'est touchant aussi de voir les acteurs qui sont là pour un jour ou deux venir lui faire signer leur feuille de service, tellement ils sont fiers et heureux de travailler avec lui.
« Aujourd'hui, c'était le premier jour de tournage de Christopher Walken, qui joue mon mari – et donc le père de DiCaprio. Je suis très fan, j'étais ravie de le voir au maquillage ce matin. Il est aussi étrange qu'on l'imagine. Il était – et cela m'a rassurée – aussi inquiet que moi lors de mon premier jour. L'angoisse serait-elle donc une bonne maladie ? Il y a chez lui un curieux mélange de grande timidité et d'humour cynique. C'est quelqu'un d'insolite, qui dégage autant de tendresse que de violence contenue. Nous avons beaucoup discuté, il est curieux de tout... Il y avait un bon gros chat qui se baladait dans le décor et Christopher Walken ne cessait d'être attiré par lui, de jouer avec lui. Les gens qui aiment les chats me sont d'emblée sympathiques... On a tourné cette scène compliquée dans un climat de confiance et de complicité qui a bien facilité les choses. Il n'empêche qu'on a terminé assez tard, tous K.-0. Ici, il n'y a pas d'heure de fin de tournage. Mais vraiment : la feuille de service indique l'heure à laquelle on commence, jamais celle à laquelle on finit. Mais personne ne râle, tout le monde est mobilisé pour le film.


LUNDI 15 AVRIL
« Insensé ! Il m'est arrivé un truc insensé : un accident ! Non, mais franchement... On devait tourner la scène du Rotary Club où l'on remet je ne sais quoi à mon mari. Il devait y avoir énormément de monde – 150 personnes. Que des hommes ! J'étais la seule femme. Autant dire que, dans ma belle robe rouge, je devais assurer. On était venu me chercher à 6 heures du matin pour le maquillage et la coiffure, afin que je sois le plus glamour possible et voilà-t-y pas qu'en sortant, vers 7h 15, de la caravane de maquillage, je tombe ! Mais ce qu'on appelle tomber ! Je m'étale de tout mon long et je me vois même tomber : d'abord les genoux qui cognent sur le sol, puis les mains, et enfin le menton qui racle par terre ! Ça ne m'était jamais arrivé de ma vie, et ça m'arrive aujourd'hui. L'horreur. Ça me fait mal, mais, ça, je m'en fiche. C'est pour le tournage que je suis ennuyée. En plus, ça commence à saigner, à gonfler. Panique à bord ! Steven arrive précipitamment et se montre adorable. Il me dit : « Mais tu te rends compte, tu aurais pu te faire encore plus mal, tu aurais pu te casser le nez, ou les dents ! » On a attendu une bonne heure. Finalement, un médecin est arrivé et m'a examinée derrière d'épaisses lunettes. Janusz Kaminski, génialissime directeur de la photo [avec qui Spielberg a fait notamment La liste de Schindler] s'est voulu rassurant. Il m'a dit de ne pas m'inquiéter, qu'aujourd'hui, avec la technique, on pouvait faire, en post-production, toutes les corrections du monde sur les images ! En attendant, les maquilleurs ont réussi à camoufler ma plaie tant bien que mal et on a tourné la scène. Je suis arrivée, toute pimpante, avec ma robe rouge et mon espèce de sparadrap sur le menton qui ne cessait de se décoller à cause de la chaleur et du maquillage ! Et mon menton était aussi rouge que ma robe ! Franchement, je n'étais pas fière de moi. Mais tout le monde, Steven en tête, n'a cessé de me rassurer.
« Le patron du Rotary, qui deviendra mon amant et même, dans la deuxième partie du film, mon mari, c'est James Brolin. Et, « tout naturellement », sa femme, Barbra Streisand, est venue le voir travailler. Barbra Streisand ! De la voir, comme ça, assise parmi nous, ça m'a fait tout drôle. C'était dément. Elle m'a dit quelques mots en français. Même pour les gens du tournage, c'était un petit événement, parce qu'il paraît qu'elle vient très rarement sur les plateaux. Il y avait aussi, aujourd'hui, avec nous, la mère et la grand-mère de Leonardo DiCaprio. À un moment, sa mère s'est glissée timidement derrière la chaise de Barbra Streisand et a fait un petit signe à son fils. Aussitôt, celui-ci est allé demander en douce au photographe du plateau de prendre une photo de la scène. J’ai trouvé ça mignon que ce jeune homme, qui est une énorme star, un acteur hypertalentueux, qui pourrait la ramener ou la jouer désabusé, soit en même temps ce gamin qui fait prendre en douce une photo souvenir de sa mère avec Barbra Streisand. Ça m'a rassurée qu'il soit comme ça.
« Demain, je ne tourne pas. Mais je travaille : je dois rencontrer la presse internationale.


JEUDI 18 AVRIL
« Je suis à fond dans le tournage. On commence aux aurores, je me lève quasiment tous les jours à 4 h 30, et on finit à la nuit... C'est un tel plaisir et cela demande tellement d'énergie, c'est tellement riche et plein comme expérience que j'ai du mal à prendre mon petit magnétophone le soir et à commenter les événements de la journée, comme on commente, en spectateur, un match de foot. Je suis définitivement dans le film et j'ai de plus en plus de mal à m'en extraire. Pourquoi ai-je pris cet engagement de tenir ce journal pour Studio ? Je n'avais jamais fait ça et je m'aperçois que c'est difficile d'être concentrée sur son travail, de vivre pleinement les journées, puis d'avoir un œil extérieur pour les raconter... Je vais essayer de me souvenir de tout, mais il y a tellement de choses... Qu'est-ce que je pourrais dire ?
« Mon menton a gonflé, il est passé par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, il y a même eu une croûte ! Bref ça a été un vrai festival !
« On est retournés à Pasadena. La scène se déroulait dans un collège dont le proviseur nous dit, à Christopher Walken et à moi, que notre fils – DiCaprio, donc – s'est fait passer pour un prof de français. Christopher Walken a des moments de fragilité incroyables et aussi une faculté d'invention inépuisable. Spielberg sait s'adapter à chacun. Là, il ne coupe pas, il laisse tourner la caméra, il laisse Christopher recommencer, reprendre, se tromper, chercher. Christopher essaie plein de choses, jusqu'à ce que Steven, estimant qu'il a la bonne prise, coupe, ou alors, jusqu'à ce que Christopher, ayant épuisé momentanément toutes ses pistes, demande lui-même qu'on coupe. Spielberg est un directeur d'acteurs intéressant. Il tente des tas de choses différentes, il n'a pas peur des propositions qu'on peut lui faire, il a cette puissance de pouvoir à la fois être ouvert à tout et de savoir précisément ce qu'il veut.
« On a tourné une autre scène, Christopher, Leo et moi. Une fête de Noël. Un moment heureux dans ce couple qui bat de l'aile, un instant de bonheur dans cette famille qui s'apprête à voler en éclats... Je devais danser avec Walken et je ne pouvais m'empêcher de le revoir dans ce clip génial de Fatboy Slim. C'est un curieux bonhomme. Fantasque, inattendu, insolent et cabot à la fois.
« Décidément, Leonardo DiCaprio est une belle personne. Il crée avec ses partenaires une vraie complicité. Avec lui, les rapports sont simples et évidents. Le travail n'en est que plus intéressant. C'est un jeune homme qui a su rester authentique. Il n'a pas l'air, pour l'instant, d'être abîmé par ce jeu d'Hollywood qu'on sent bien lorsqu'on est ici depuis quelque temps et qu'on réalise à quel point le cinéma et son business sont le centre névralgique de cette ville bizarre. J'espère qu'il ne changera pas.
« Ce jour-là, Steven était très agité. Une fois de plus, il profitait de la moindre occasion pour inventer, pour modifier ce qui était prévu. C'était intense. Je lui ai dit à quel point c'était étrange, l'autre jour, de me retrouver avec cette équipe de 140 personnes. Je ne pouvais m'empêcher de penser alors au tournage de certaines scènes de Sauve qui peut (la vie), avec Godard, où l'on était quatre sur le plateau : William Lubtchansky, qui était derrière la caméra et faisait la lumière en même temps, l'ingénieur du son, Godard et moi. Spielberg n'en revenait pas : « Quatre ! » répétait-il en riant et en français. En réalité, il n'y a pas de système meilleur qu'un autre : il n'y a que de grands metteurs en scène, de fortes personnalités, et voilà. Car, fondamentalement, qu'il y ait quatre ou 140 personnes sur le plateau, ça ne change pas grand-chose à la réalité du travail. Il y a ici un côté artisanal totalement inattendu, mais vraiment bien agréable. D'autant que Spielberg est obsédé par la rapidité. L'urgence, c'est son moteur. Il prend le temps qu'il faut, mais il aime quand ça va vite. C'est ce qui le tient, ce qui lui fait garder intact son désir. Cette énergie est communicative. Et puis, il a, dans son équipe, un élément dont la présence est loin d'être négligeable : Janusz Kaminski, son chef opérateur. Il apporte beaucoup de vie et de drôlerie sur le plateau, et il a un rapport magnifique avec les acteurs.


VENDREDI 19 AVRIL
« II y a un moment que je ne risque pas d'oublier, c'est mon premier jour de tournage avec Tom Hanks. Sur tous les films, il y a toujours un jour maudit, une scène maudite qu'on a du mal à faire. Eh bien, moi, je l'ai eue lors de mon premier jour avec Tom Hanks ! J'étais ravie !
« L'un des scénaristes, Jeff Nathanson, est presque toujours présent et change régulièrement des phrases du dialogue. Déjà, avant de partir, je recevais tous les jours par fax des modifications. Sur un film comme celui-là, ça paraît invraissemblable. Tellement, même, que ça finit par être amusant. Sauf que, lorsqu'on ne joue pas dans sa langue et qu'on vous donne à la dernière minute des pages de texte entièrement nouveau à apprendre, ça l'est un peu moins ! On devait donc tourner cette scène de confrontation avec les gens du FBI, dont Tom Hanks est le chef. On m'a donné le texte la veille pour le landemain et ça m'a mise dans un état d'angoisse et de fébrilité qui, certes, n'avait pas lieu d'être, mais on ne se refait pas... Je savais que j'allais foirer une partie du dialogue et, bien entendu, j'ai foiré ! Il y avait une phrase où je devais parler de Sara Lee. Il s'agit d'une marque de gâteau très bon marché lancée dans les années 60, un truc tout prêt qu'il suffit de mettre au four, et hop ! ça gonfle et ça fait un gâteau... Les Américains adorent ça, mais c'est plutôt immangeable. Est-ce pour cela ? En tout cas, cette phrase ne passait pas ! À chaque fois que j'essayais, je me plantais. J'en étais malade. Et plus j'en étais malade, et moins ça passait. Tom Hanks, incroyablement débonnaire et tranquille (pas une seconde il ne fait sentir qu'il est le numéro un ici), faisait tout ce qu'il pouvait pour m'aider, pour me désinhiber. Il disait aux types qui jouaient les agents du FBI à ses côtés : « Imaginez, s'il nous fallait jouer en français, on ne serait pas fiers ! » Après quatre ou cinq prises, je l'ai vu disparaître quelques instants. Lorsqu'il est revenu, on a repris la scène. Et là, il m'a lancé sa réplique dans une langue complètement incompréhensible. Vérification faite, c'était du français ! Il avait fait traduire sa phrase en français pour me mettre à l'aise ! Dans sa bouche, c'était dément. On a tous bien ri. De la part de Tom Hanks, c'était un très joli clin d'œil. D'ailleurs, la suite s'est mieux passée. Et on a fini par la mettre en boîte, cette maudite scène !
« Souvent, quand on travaille une séquence avant le tournage, on y réfléchit, on imagine comment elle va être filmée. Eh bien, sur ce tournage, ce n'est jamais comme je l'imaginais. Spielberg a une manière incroyable de mettre de la vie dans ses séquences. J'adore ses cadres ; ils sont inattendus et formidablement efficaces. Avec mes partenaires, cela se passe très bien. Non seulement ils sont agréables, mais ils ont aussi un sens aigu du professionnalisme. Ils ne chipotent pas, ils vont au charbon, il y a beaucoup d'échanges entre nous. Il est clair, cependant, que le cinéma qui se fait ici est plutôt un cinéma d'hommes, construit autour des stars masculines. Et même si je suis ravie d'être là, j'entrevois ce que peuvent ressentir les actrices américaines et dont on se rend bien compte en lisant leurs interviews. C'est amusant aussi de comparer les méthodes de travail de chacun. Avant la prise, il n'y a aucune différence, par exemple, entre Tom Hanks, Christopher Walken ou Leonardo DiCaprio. Après, chacun se comporte différemment. Walken ne regarde quasiment jamais le combo (moi, je n'aime pas beaucoup ça non plus), Hanks y jette de temps un temps un petit coup d'œil, et DiCaprio, lui, le regarde toujours. Il s'en sert comme d'un vrai outil de travail, pour demander ou non une nouvelle prise, pour faire de nouvelles propositions. Ce doit être une question de génération.
« Dans cette maison où l'on a tourné, nous avons eu droit à une visite : Quincy Jones. Il est resté deux, trois heures sur le plateau. Normal, quoi ! Nous, on se dit que les plateaux de Spielberg doivent être aussi fermés que des terrains militaires ; en fait, ce sont des moulins. C'est incroyable, le nombre de visites qu'on a. J'ai compris pourquoi : comme Spielberg tourne tout le temps, le seul moyen qu'il a de voir ses copains, c'est de les inviter sur le plateau. Aussi, plein de gens passent lui dire bonjour. C'est un peu la fête à Neuneu, ce plateau ! Je me souviens même que, le jour où l'on a tourné la scène de Noël, Steven avait à la main une télé de la taille d'une grosse boîte d'allumettes. Je lui demande ce qu'il fait avec ça, il me répond : « II y a mon show favori à la télé, je ne veux pas le manquer. » Il suivait tout à la fois : le tournage, le combo et son show télé ! Jusque-là, je croyais qu'il n'y avait que sur les plateaux italiens qu'on parlait autant. C'est fou. Même s'il y a beaucoup d'intensité dans le travail, il n'y a aucun silence. Moi qui ai besoin, avant la prise, d'un petit moment de calme pour me concentrer, pour faire le vide, je finis toujours par trouver un coin où m'isoler, mais ce n'est pas évident. Il y a un brouhaha incroyable et, soudain, on entend "Rolling", et il faut y aller...


MARDI 23 AVRIL
« Tom Hanks a demandé une coach pour travailler les accents. Spielberg a accepté un peu à contre-cœur, il n'aime pas qu'il y ait des intermédiaires entre les acteurs et lui. La coach a l'habitude de travailler avec Tom Hanks. Là, elle lui fait travailler son accent de Boston, tandis qu'elle fait travailler à DiCaprio l'accent de New York. Moi, ça va, je joue une Française, et mon accent français est très au point ! D'autant que Spielberg ne souhaite pas qu'on essaie de me le faire perdre – il aime ça ! Elle me dit qu'il ne faut pas que je pense que tous les tournages aux États-Unis se passent de ta même manière. Cette ambiance et cette équipe, c'est vraiment particulier à Spielberg.
« Il y a une scène que j'aimais bien dans le scénario – une confrontation entre DiCaprio et moi, qui se termine avec l'intervention de Tom Hanks. Et justement, parmi toutes les modifications que j'avais reçues à Paris, je me suis aperçu un matin, cinq ou six jours avant mon départ, quelle avait été supprimée, ainsi qu'une autre que je trouvais tout aussi importante. Pas seulement parce qu'elles donnaient plus d'existence à mon personnage, mais surtout pour l'histoire, pour ce que, à travers les rapports de ce jeune homme avec sa mère, elles disaient de lui... J'avais été déçue, au point même d'hésiter à vouloir encore faire le film. Un peu décontenancée, j'avais appelé Brian De Palma pour lui en parler. Nous avions dîné ensemble et il m'avait dit que c'était courant à Hollywood et que j'avais trois solutions : soit appeler Spielberg ; soit le dire dès mon arrivée sur le plateau à Spielberg, à DiCaprio et aux producteurs ; soit ne pas faire le film. J'avais finalement décidé d'écrire à Spielberg – j'ai mis longtemps à la faire, cette lettre ! –pour lui dire pourquoi, selon moi, ces changements n'étaient pas une bonne chose, ni pour le film, ni pour le personnage de DiCaprio... Deux jours après, j'avais reçu une lettre des producteurs me remerciant de ces remarques et me disant que les scènes coupées avaient été réintégrées. Du coup, une fois sur le tournage, ils m'ont même consultée sur les autres modifications !
« On l'a tournée hier. Juste quand Dominique [Besnehard, son agent], qui est venu me voir, était sur le plateau. Il n'en revenait pas de l'agitation et... de l'intensité du travail. En plus, on a dépassé l'horaire de quatre heures et on n'a même pas terminé ce qui était prévu. On a commencé vers 11 heures, on a dû prendre un vague déjeuner vers 17 heures et, au lieu de terminer vers 20 heures, on a fini à 1 heure du matin ! Et tout ça dans une bonne humeur assez exceptionnelle. Cette scène était difficile, pleine de tension, d'émotion, de violence. J'ai eu raison d'insister pour qu'on la remette. Steven nous a d'abord laissés chercher entre nous, jouer la scène, et puis, soudain, il nous a donné trois indications et tout s'est mis en place naturellement. On a d'abord fait un plan-séquence, puis il a tourné des plans de coupe, avec des cadrages toujours surprenants. Puis, alors qu'on avait terminé, il a décidé de tourner une autre version, une variante plus sentimentale. À le voir faire, à travailler avec lui, on a le sentiment qu'il EST le cinéma. C'est un peu grandiloquent de dire ça, mais c'est pourtant ce que j'éprouve sur ce plateau.
« Ma participation à ce film devait se terminer le soir même, après cette séquence, mais comme on n'a pas fini, je sais qu'il faudra que je reste un jour de plus. Sauf que, à cause du plan de travail, cela veut dire que je ne rentre pas à Paris aujourd'hui, ni demain, mais à la fin de la semaine ! Je piaffe un peu, car la France commence à me manquer. Steven est venu me demander lui-même si je pouvais rester. Il est malin : comment lui refuser quelque chose !
« Je ne sais pas ce qu'il restera à l'écran de ces dix jours de tournage – puisque, au bout du compte, j'ai tourné dix jours –, mais je peux dire que je ne regrette rien. C'était une belle expérience. J'ai été éblouie par la jeunesse et la virtuosité de ce metteur en scène, par son immense écoute des acteurs, par l'attention de mes partenaires, par leur capacité de travail et leur disponibilité, mais aussi par celle de l'équipe. J'ai beaucoup appris. J'aurais encore des tas de choses à raconter, mais, pour être franche, j'en ai vraiment assez de parler toute seule dans ma chambre à ce petit magnétophone. Le reste, je vous le raconterai de vive voix à la prochaine occasion. »