Article paru dans MARIE-CLAIRE n°581, janvier 2001


Nathalie Baye, L'aventureuse

Par Michèle Manceaux.

À l'écran, elle est capable de tout. De lever les hommes, comme dans Vénus beauté, d'assouvir tous ses fantasmes, comme dans Une liaison pornographique...
Aujourd'hui, Nathalie Baye ose la comédie : avec Ça ira mieux demain, de Jeanne Labrune, et – incroyable mais vrai – l'adaptation française d'Absolutely Fabulous, l'irrésistible série anglaise !
Elle ouvre la porte d'un grand appartement dont les fenêtres donnent sur un balcon au-dessus des arbres. Tout de suite, gentiment, elle explique : « Évidemment, c'est trop cher, mais je n'ai pas pu résister. » Et tout de suite, on sent que Nathalie Baye n'est pas cette dame bien rangée dans son twin-set beige, mais une femme de passion qui peut faire des folies. De ses folies et de ses sagesses, elle a empli sa vie et sa carrière – notamment ses deux derniers films, si différents l'un de l'autre : Une liaison pornographique, de Frédéric Fonteyne, et Ça ira mieux demain, de Jeanne Labrune. On la verra aussi dans Selon Matthieu, de Xavier Beauvois, et dans Train-train, de Bruno Chiche. On la verra ? On verra qui ? Tout l'art de Nathalie Baye réside dans le point d'interrogation. On ne sait jamais ce que cache l'esthéticienne de Vénus beauté (institut) ou la scripte de La Nuit américaine. Dans le film qu'elle tourne actuellement, la version française de la série culte britannique Absolutely Fabulous, elle deviendra une sacrée allumée.
On découvre peut-être avec Nathalie Baye la nuance qui sépare le mot «acteur» du mot «comédien». L'acteur serait celui qui reste lui-même, qui met en acte son image à travers tous ses personnages, et le comédien, celui qui se transforme selon ses rôles, qui joue pour se donner à lui-même la comédie. Et Nathalie Baye serait la comédienne née puisqu'elle se donne à elle-même plusieurs vies. On l'a connue avec les paparazzis lorsqu'elle partageait la lumière de Johnny Hallyday, on l'a vue resplendir lorsqu'à Venise, l'an dernier, elle a reçu la coupe Volpi, on peut l'apercevoir aussi dans la Creuse, au milieu des herbages, ou ne pas la reconnaître du tout dans une épicerie ou à la sortie de l'école quand elle allait chercher sa fille qui a aujourd'hui dix-sept ans et qui est, dit-elle, son « amour absolu ». Sa fille : sans doute la seule réalité incamée d'une joueuse invétérée.


Marie-Claire : Dans vos deux derniers films, Une liaison pornographique et Ça ira mieux demain, vous interprétez des personnages très contraires. Dans l'un, vous êtes une femme experte au lit, et vous le prouvez. Dans l'autre, vous jouez une épouse revêche qui ne montre que son mauvais caractère.
Nathalie Baye : L'un n'empêche pas l'autre. (Rires.) On peut être une épouse revêche et se conduire aimablement au lit. D'ailleurs, est-elle tellement experte ?

Marie-Claire : Les deux rôles paraissent quand même très opposés. Même si l'épouse revêche fait bien l'amour, elle n'y fait pas penser. Alors que l'autre ne pense qu'à ça et les spectateurs aussi. Dans quel registre vous sentez-vous le plus à l'aise ?
Nathalie Baye : Je me sens beaucoup plus proche, sur le plan du caractère, de la femme d'Une liaison pornographique. Dans Ça ira mieux demain, le rôle est celui d'une femme qui ne travaille pas. Ce qui me plaît, c'est qu'elle soit constamment débordée par une multitude de petites choses. C'est une comédie amusante parce que, justement, il n'y a pas de sexe, il n'y a pas de trio mari-amant-femme, etc. Cela parle des petits inconvénients de la vie qui nous envahissent et dont on ne parle pas parce que ce n'est pas noble ou pas essentiel.

Marie-Claire : Mais vous dites que le rôle que vous interprétez dans Une liaison pornographique vous a particulièrement plu. Que l'on vous voie dans ce film en train de faire l'amour, ça ne vous a pas gênée ?
Nathalie Baye : C'est un film pudique, tourné avec délicatesse. La femme de ce film me paraît courageuse. Je suis quelqu'un d'assez courageux aussi, mais même si j'ai l'air d'être forte, je pense ne pas l'être : un rien peut me déstabiliser. Or cette femme a un courage invraisemblable. Elle prend l'initiative de se dire : « Bon, j'ai un fantasme qui m'encombre et je vais en venir à bout. » Là, il s'agit d'un fantasme sexuel, mais elle a sûrement la même démarche pour autre chose.

Marie-Claire : Auriez-vous vous-même le courage de chercher un inconnu pour faire ce que vous n'osez pas faire avec un amant ou un mari ?
Nathalie Baye : Si j'étais une femme pas connue... Le fait d'être connue empêche de faire certaines choses. On ne peut pas tout se permettre... (Rires.)

Marie-Claire : Dans ce film, il y a quand même une scène très réaliste.
Nathalie Baye : Pas du tout. On ne voit rien. On voit un cou, une nuque, un dos...

Marie-Claire : Si, on voit tout. Même si elle recouvre ses seins avec le drap d'une manière un peu godiche, elle parle pendant l'amour et c'est plus réaliste que de voir. Elle parle en bougeant et ça dure longtemps... le spectateur est dans la pièce.
Nathalie Baye : C'est ça, surtout, la force de cette scène. Le spectateur a l'impression d'être devenu un voyeur qui entre dans une intimité où il ne devrait pas entrer. C'est une scène qui n'a rien de pornographique, mais c'est vrai que le spectateur est un voyeur qui entre dans l'intimité des amants. Ils parlent de choses qui n'ont pas de rapport avec ce qu'ils sont en train de faire. Cela a été une scène très difficile à tourner. J'étais nue, assise sur lui, nu, et il y avait un long texte à dire, d'une grande précision. On a répété pendant trois jours pour savoir exactement à quel moment on dirait chaque réplique. Heureusement, Sergi Lopez est un formidable acteur et une belle personne. Je n'aurais jamais pu tourner une scène comme ça avec une personne médiocre. Je suis quelqu'un de pudique et j'ai déjà tourné des scènes d'amour qui m'ont posé beaucoup plus de problèmes. Là, c'était un vrai travail d'acteur. Sergi m'avait dit : « Ce qui m'inquiète, c'est que je me mette à bander. »

Marie-Claire : Ce genre de tournage peut effectivement être excitant !
Nathalie Baye : Non, cela ne l'est pas, c'est trop difficile. C'est comme une partition de musique. On sait qu'il y a une caméra qui tourne autour de nous. Là, il y en avait même deux, et le perchman à cinquante centimètres pour le son.

Marie-Claire : Votre fille a-t-elle vu le film ?
Nathalie Baye : J'ai voulu qu'elle le voie tout de suite, justement à cause du titre. Je ne voulais pas qu'elle s'imagine que j'avais tourné un film de cul. Elle a beaucoup aimé le film, même si elle n'aime jamais me voir dans des scènes d'amour. Une fois ou deux, j'ai fait des films où je mourais à la fin. Ça, elle ne le supporte pas [...] Ce qui m'étonne, c'est que vous me parliez particulièrement de cette scène. Moi, j'en suis fière. Quand je lis des critiques, il n'y a pas plus sévère que moi sur moi. Je n'aime pas me voir au cinéma, je crois que je finirai par ne plus voir les films. C'est Serrault qui m'a dit qu'il ne voyait plus ses films. Je le comprends. Je ne fais pas ce métier pour me construire une image.

Marie-Claire : Vous le faites pourquoi alors ?
Nathalie Baye : Parce que j'ai besoin de jouer. J'ai besoin d'avoir cette autorisation d'être une autre. C'est un confort qui m'aide à vivre. Tout ce qui est en amont d'un film et tout ce qui est après ne m'intéresse pas. Je déteste la préparation et la promotion. Et même voir le film. Mais pendant le tournage, c'est un bonheur.

Marie-Claire : Il y a des acteurs qu'on va voir parce qu'on les retrouve à travers chaque personnage. On dit par exemple : « Qu'il joue Titus ou Monte Cristo, c'est toujours Depardieu. » Avec vous, c'est le contraire. On ne sait pas ce que vous allez être. Vous ne jouez pas Nathalie Baye. Vous jouez la comédie.
Nathalie Baye : Je trouve que c'est un beau compliment. J'ai toujours détesté l'idée d'un enfermement. Je suis claustrophobe, dans un emploi comme dans la vie. Si on joue, c'est comme dans l'enfance, on se dit : « Je vais être la fée, le cow-boy, le gangster... » C'est le changement qui m'intéresse. Malheureusement, dans ce métier, il y a un moment où l'on vous catalogue. Je fais des choses très différentes pour échapper à une image. Dans mon prochain film, je serai une déjantée délirante, teinte en blonde. Avec Josiane Balasko, nous allons jouer à fond le rôle de ces folles d'Absolutely Fabulous, cette série culte britannique que Gabriel Aghion adapte pour la France ; plus un personnage est loin de moi, plus il me peut me plaire.

Marie-Claire : La femme que vous êtes pourrait à la limite disparaître. N'être plus que quelqu'un d'autre.
Nathalie Baye : C'est exactement cela qui me plaît, qui me permet d'être un peu insaisissable. Je m'offre le luxe de m'échapper régulièrement.

Marie-Claire : C'est pour cela que, dans la vie réelle, vous ne vous êtes jamais mariée ?
Nathalie Baye : Cela n'a rien à voir. Je finirai peut-être par essayer une fois. Mon refus du mariage vient peut-être d'un divorce difficile entre mes parents. J'essaye de rester moi-même, c'est tout. Mais je tiens à ma liberté. Quand je suis sortie du Conservatoire, on m'avait proposé de faire partie de la troupe du théâtre de l'Odéon, et j'ai refusé par besoin de liberté.

Marie-Claire : Donc vous refusez tout engagement à long terme ?
Nathalie Baye : J'ai fait néanmoins quelque chose de beaucoup plus engageant : un enfant. L'homme avec qui j'étais voulait absolument un enfant, il me l'a demandé d'une manière très belle et j'ai eu envie de faire un enfant avec lui. Ce n'était pas pour jouer un rôle de maman.
[...]

Marie-Claire : Comment ressentez-vous ce qui se passe aujourd'hui dans le monde ?
Nathalie Baye : Je cherche à ne pas être trop frappée par la violence épouvantable qui sévit partout. Je ne regarde pratiquement jamais le journal télévisé. On y donne des informations terrifiantes les unes à la suite des autres, on finit par une note gaie... après, c'est la météo, et hop c'est évacué ! Ça va, on est informé, on peut oublier. Et encore, les Français sont beaucoup plus concernés que les Américains. En France, on râle, mais on participe. J'ai une maison au fin fond de la Creuse. J'essaye d'y faire entrer le monde, mais pas par cette accumulation d'infos, qui me paraît malsaine. Davantage par la lecture, par la reflexion.

Marie-Claire : Vous êtes finalement une personne très sérieuse ?
Nathalie Baye : Non, très joueuse.