Article paru dans STUDIO n°32, novembre 89


Propos recueillis par Joëlle de Gravelaine et Jean-Pierre Lavoignat.

Il y a deux ans qu'on ne l'a pas vue au cinéma. Depuis De guerre lasse de Robert Enrico et En toute innocence d'Alain Jessua mais voila pourtant un an qu'elle n'a pas arrêté de tourner. Elle vient en effet d'enchaîner quatre tournages d'affilée et notamment le premier film mis en scène par Nicole Garcia, Chasseur d'étoiles et le nouveau film de Diane Kurys, La Baule-Les Pins. Une actrice en fin de film, c'est forcément quelqu'un d'un peu vulnérable, qui n'a pas encore retrouvé son vrai visage et qui n'a plus tout à fait celui du personnage qu'elle vient de faire exister. Pour Studio, Nathalie Baye a cependant accepté de se retrouver face au miroir – et de s'allonger sur notre Divan (et d'être donc confrontée notamment à son thème astral : elle est Cancer ascendant Cancer). Avec, comme toujours, un mélange de disponibilité et de retenue, de fous rires et de sourires mélancoliques, de sincérité et de passion, elle a joué le jeu. Et ce n'est pas l'image d'une actrice en quête d'identité que le miroir nous a renvoyée. Mais celle d'une comédienne en liberté. Comme si c'était justement dans l'exercice de son métier qu'elle trouvait aussi sa vérité...

Nathalie Baye : Il paraît que les Cancers sont complètement rêveurs, nostalgiques mais alors on n'a pas de côté énergique ?
Studio : Le côté énergique chez vous vient d'autre chose. Il y a en tout cas chez vous comme chez tous les Cancers la marque extrêmement profonde de ce qui est lié à l'origine. Vous faites partie de ces gens qui sont très marqués par l'empreinte familiale et chez qui, s'il y a eu quelque chose d'un peu inconfortable au départ, l'aptitude à trouver refuge dans l'imaginaire est particulièrement riche. Le côté rêveur, c'est donc beaucoup plus, en fin de compte, une nécessité vitale de se restructurer ailleurs, dans une réalité à soi qu'on enjolive, qu'on embellit, avec un vrai sens poétique. Votre enfance n'a-t-elle pas été marquée par un certain sentiment d'insécurité, par la quasi-impossibilité d'avoir un vrai dialogue avec les êtres qui vous étaient les plus essentiels ?
Nathalie Baye (un rien surprise) : Oui c'est juste, c'est vrai. J'ai eu une enfance qui était très... enfin… quand on est enfant, on est très conventionnel, on aime bien la sécurité, les choses normales... Or, moi, je n'ai pas du tout eu une enfance conventionnelle. Quand je voyais les parents de mes petites amies qui s'entendaient bien, qui avaient un travail normal, tout ça était... Moi, mes parents faisaient de la peinture, tous les deux. Ils ne s'entendaient pas bien et en même temps, ils s'entendaient bien, ils n'étaient pas faits... Ils se sont séparés très tard. Trop tard. Quand je sortais de l'adolescence. Ce n'était pas un couple... En même temps, c'étaient des parents assez merveilleux parce qu'ils étaient très ouverts, ils ont compris que l'école n'était pas quelque chose pour moi... Je n'ai pas eu à me bagarrer pour imposer ce que je voulais faire. J'ai quitté l'école à 14 ans et je suis entrée dans une école de danse professionnelle.

Studio : Pourquoi la danse ?
Nathalie Baye : Parce que j'en avais fait très très jeune, que j'ai habité dans le Midi à un moment et qu'il y avait une formidable école de danse professionnelle à Monaco.
Studio : Et vous aimiez déjà le théâtre et le cinéma ?
Nathalie Baye : J'aimais bien aller au cinéma et j'allais au théâtre avec ma mère de temps en temps. Mais, vous savez, quand on vous a donné le choix très jeune, vous avez une sorte de responsabilité. Mon père m'a dit : « Bon écoute, tu arrêtes les études, tu vas faire de la danse, mais tu n'en fais pas comme une jeune fille de bonne famille, tu y vas à fond ». J'ai donc commencé à 14 ans à faire cinq à six heures de danse par jour et il n'était plus question que je pense à autre chose. C'est dur la danse ! Du coup, après, quand je suis arrivée dans une école d'art dramatique, j'ai trouvé que les gens qui étaient là étaient des rigolos, qu'ils ne faisaient rien. Cela m'a paru d'une facilité invraisemblable.
Studio : C'était à quel âge, l'école d'art dramatique ?
Nathalie Baye : C'est à... je suis partie aux États-Unis à 17 ans et demi, donc c'était vers 19 ans.

Studio : Qu'est-ce qui vous a fait passer de la danse à la comédie ?
Nathalie Baye : Le désir de jouer la comédie devait être totalement enfoui mais il devait être déjà là... Quand je suis revenue des ÉtatsUnis en France, j'ai commencé à faire des tournées de danse qui n'étaient vraiment pas intéressantes. Et un jour de cafard, avec une amie, on est allées voir ce qui se passait au Cours Simon. Je me demande même si ce n'est pas elle qui en a eu l'idée. On y est allées, on s'est inscrites. Pour payer ces cours, je faisais des tournées et des tas de trucs comme ça. Simon a été sublime parce qu'il est venu me voir un jour, il m'a prise à part et il m'a dit : « Toi, tu es faite pour ça, alors tu ne payes pas... »
Studio : Et vous, vous aviez senti tout de suite aussi que c'était fait pour vous ?
Nathalie Baye : Ah oui, tout de suite. Le premier personnage que j'ai travaillé, c'était Camille de On ne badine pas avec l'amour et peut-être que j'étais très mauvaise mais j'ai eu tout de suite le sentiment que c'était ça ! Un plaisir comme je n'en avais jamais ressenti en dix ans de danse. Comment vous dire ?... J'ai eu tout de suite la certitude que c'était ça mon moyen d'expression. Et puis quand les élèves passaient deux scènes, moi j'en passais dix, parce que sinon j'avais l'impression de ne rien faire !

Studio : Vous étiez partie aux États-Unis vers dix-sept ans et demi sur un coup de tête ?
Nathalie Baye : Non, parce que mes parents sont des gens intelligents. C'est-à-dire qu'ils ne s'entendaient pas mais qu'ils voyaient bien que je souffrais énormément de ce climat. Comme on connaissait aux États-Unis des personnes qui voulaient bien m'héberger un moment, ils m'ont laissée partir. Après j'ai cherché une famille, j'étais au pair chez ces gens et puis j'étais dans une école de danse l'après-midi. Là encore, je travaillais cinq à six heures par jour. Vous savez, c'était à une époque où on ne partait pas, en tout cas moins facilement que maintenant, j'avais un billet aller-retour et j'avais 1000 francs...
Studio : Vous avez quels souvenirs de cette période-là ? Ça vous paraît loin ?
Nathalie Baye : Loin et pas loin. Parce que cela dit, tout ça m'a mûrie. Quand je suis rentrée, à 19 ans, j'étais tellement plus en avance que les garçons et les filles de mon âge. J'avais traversé des choses qui étaient tellement... pas évidentes. Sans parler de la danse ! Ni de mes profs russes ! Ils étaient terribles... Je n'ai jamais eu un compliment en sept ans. Après, même lorsque vous affrontez Godard ou Pialat, c'est de la rigolade à côté !

Studio : Bien sûr, un compliment, ça fait toujours plaisir, c'est toujours réconfortant, et vous aimez ces gratifications. Mais, en même temps, on sent bien qu'il n'y a pas chez vous tellement de place pour le narcissisme. Parce que vous avez eu sans doute beaucoup de mal à trouver votre sécurité entre vous et le monde extérieur...
Nathalie Baye : C'est vrai...
Studio : Il y a chez vous la volonté de tirer toujours quelque chose d'un effort, d'une épreuve, d'une difficulté, de se dire qu'on y perd quelque chose mais qu'on va y gagner autre chose – ce qui, malgré tout, n'annule pas la vraie souffrance, la vraie douleur. Et c'est peut-être aussi pour ça d'ailleurs que vous avez, dans l'œil, cette espèce de mélange qui fait que même quand vous avez l'air très gaie, on sent quand même comme une pointe de tristesse et que quand vous êtes triste, il y a toujours comme une petite lumière qui est prête à briller... Et d'ailleurs au cinéma, c'est quelque chose que les metteurs en scène ont exploité dès le début de votre carrière, dès Une semaine de vacances ou La provinciale...
Nathalie Baye : En réalité, je ne fais pas une grande différence entre la gaieté et la tristesse. C'est vrai que, même dans les moments de grande tristesse, je peux avoir des crises de fous rires invraisemblables, et le contraire aussi. Ces périodes-là, une fois que j'en suis sortie, j'aurais tendance à les aimer particulièrement. Non pas parce que j'aime être triste mais parce que, au bout du compte, ça se révèle être des périodes incroyablement positives.
Studio : Votre thème fait apparaître quelque chose qui tient de ce qu'on pourrait appeler "un supplément d'âme". Une exigence intérieure, cette conscience que l'être a de la nécessité de se dépasser, quelles que soient les épreuves à traverser. C'est ce qui vous relève toujours, même quand vous êtes le plus bas possible. L'énergie dont vous parliez au début de notre conversation, elle vient de là. C'est une espèce de petit ressort que vous avez en vous et qui vous remet sur vos pattes...
Nathalie Baye : Ce ressort, heureusement que je l'ai !
Studio : Les périodes les plus difficiles que vous ayez connues, vous les situeriez quand ?
Nathalie Baye : L'adolescence, sans doute.
Studio : Et depuis que vous faites ce métier ?
Nathalie Baye : J'ai tellement le sentiment que même les périodes qui peuvent être difficiles mais où on travaille, où on a des propositions intéressantes, sont des périodes nécessaires pour avancer, pour grandir... Ce sont des paliers. Il y a des périodes où l'on n'arrête pas de tourner, et c'est comme une course : on déguste moins les choses. Et toutes les périodes où les choix ont été moins intéressants, ont été des moments où je me suis tellement rechargée, qu'en fin de compte je ne pourrais pas vous dire quelle a été la période la plus... Si... peut-être, ça a été l'époque où ma vie privée a pris le dessus sur ma vie d'actrice. Je veux dire au moment où ma vie privée est devenue... publique et qu'au niveau des gens, de la presse, je sentais bien que ce n'était plus seulement mon métier qui comptait...

Studio : Vous êtes certainement quelqu'un qui a un grand souci d'intégrité avec les êtres en qui vous faites entièrement confiance, et il y a un vrai besoin de secret chez vous, de temps d'arrêt, de périodes un peu contemplatives. Vous êtes quelqu'un qui a besoin de recharger ses batteries assez souvent...
Nathalie Baye : Ah mais, j'ai complètement besoin de ça. Depuis toujours... Je sais qu'il y a beaucoup d'acteurs qui ont besoin de tourner, qui s'angoissent beaucoup quand ils arrêtent de tourner. Moi non, même si arrive toujours un moment où IL FAUT que je joue. Où le besoin devient vital.
Studio : Quand vous tournez, c'est toujours un moment de plaisir ?
Nathalie Baye : Pratiquement... Mais il y a quelque chose que je n'aime pas chez moi, c'est que quand je fais un film, avec X, Y ou Z, j'ai beaucoup de plaisir vraiment à travailler avec cette personne, mais je suis incapable de prolonger cette relation, régulièrement, de lui téléphoner, de la revoir... J'y pense très souvent mais je ne le fais pas... Peut-être par orgueil... De tous ceux avec qui j'ai tournés, il y a Tavernier que je vois assez régulièrement... Godard, je l'appelle parfois quand je vais en Suisse, de temps en temps, il m'appelle... Mais il y en a peu... En revanche, il y en a beaucoup avec qui j'ai travaillé et que j'ai très envie de revoir mais je ne les sollicite jamais...
Studio : C'est là où on pourrait dire que vous avez de la chance parce que, effectivement, si vous avez une tendance à l'enfermement, il y a toujours quelqu'un qui vous en fait sortir...
Nathalie Baye : Heureusement. J'espère que ça ne s'arrêtera pas...

Studio : Vous venez de tourner avec deux metteurs en scène qui non seulement sont des femmes mais qui connaissent aussi le métier d'actrice de l'intérieur : Nicole Garcia (Chasseurs d'étoiles) et Diane Kurys (La Baule-Les Pins) qui, elle aussi, a commencé par être actrice. Est-ce que cela a changé des choses pour vous ?
Nathalie Baye : Ça me plaît... J'aime bien les acteurs. Il y a entre les acteurs un langage immédiat. La seule chose qui change – et c'était encore plus vrai avec Nicole car elle est toujours actrice – c'est qu'on ne peut pas... leur faire des numéros d'acteurs ! Tous les metteurs en scène, même les plus chevronnés, ils se font toujours un peu avoir par les acteurs ! (rires) Pour un metteur en scène, même s'il nous connaît parfaitement, il y a toujours quelque chose en nous d'un peu mystérieux, d'un peu étranger. Pour un autre acteur non. Donc, il n'y a pas de numéro d'acteur possible !
Studio : Est-ce qu'on se sent alors plus vulnérable ou, au contraire, plus vrai, et c'est donc plus facile ?
Nathalie Baye : Faut être costaud pour être dirigé par Nicole. Je veux dire que Nicole, souvent, pour chercher, pour donner des indications, elle a besoin de chercher elle-même, donc si on n'a pas une certaine solidité, on peut se laisser aller à copier. Et il n'y a rien de plus affreux qu'un acteur qui imite... Donc, je lui disais : « Non, surtout ne joue pas. » Alors je la voyais... Elle cherchait comme ça, en fermant les yeux, presque en jouant pour elle...
Studio : Est-ce que vous avez hésité à faire son film, justement parce qu'il était mis en scène par une actrice...
Nathalie Baye : Non, pas du tout. Et le rôle était tellement loin de moi que c'était formidable. On se connaissait un peu mais pas véritablement. J'étais allée la voir au théâtre, c'est une actrice que je trouve merveilleuse. Mais vous savez les acteurs, entre eux ils n'ont pas besoin de se connaitre beaucoup pour se connaitre très bien. Sur le film italien que je viens de tourner (Le roi blessé de Damiano Damiani avec Elliott Gould), on s'est tous retrouvés un matin, à 6 h, dans un décor magnifique à Capri, il y avait des acteurs anglais, italiens, moi j'étais la seule française, il y avait tous les âges, des jeunes, des moins jeunes... Personne ne se connaissait mais au bout d'une heure et demie, tout ce petit monde était autour d'une table et se racontait des histoires d'acteurs...

Studio : Est-ce que vous sentez une dualité, chez vous, entre quelque chose de tout à fait fondamental et vital qui est une relation de tendresse aux êtres en général, et une certaine volonté ludique, un besoin de jouer avec eux pas tout à fait innocent, qui peut être déstabilisant... Il peut en effet y avoir une cruauté dans l'être ludique, il peut jouer un tout petit peu à plaire, à se rassurer, à s'assurer que...
Nathalie Baye : Ah oui, bien sûr, oui ! (rires) C'est-à-dire que comme tout le monde, j'ai énormément besoin de stabilité et qu'à la fois, je passe mon temps à déstabiliser les choses. Ça pourrait même presque m'amuser ! C'est-à-dire que je n'aime pas beaucoup les choses acquises. Que ce soit en amitié, en amour, dans le travail, dans tous les rapports humains, je trouve que, une fois que c'est acquis, ce n'est plus très intéressant. Il faut tout le temps tout remettre en question et reconquérir, séduire à nouveau, s'éloigner pour se retrouver. Ça m'est tout à fait nécessaire.
Studio : Et est-ce que vous avez avec force le sentiment que, au fond, on vous prend pour ce que vous n'êtes pas, sans pour autant savoir vous-même ce que vous êtes ? Ce sentiment qu'il y a comme ça une espèce d'équivoque sur la personne, que ce vous montrez qui est très juste, très honnête, très intègre, très vrai, n'est jamais complètement reçu par l'autre, que ce que vous avez de plus essentiel n'est pas très bien perçu...
Nathalie Baye : Oui, mais est-ce que ça n'est pas de ma faute ? On ne montre que ce qu'on a envie de montrer même quand on voudrait que les autres, enfin certains autres, devinent le reste. Et s'ils le devinent, on trouve ça agaçant ! C'est compliqué, non ?
Studio : Au fond les autres ne doivent pas très bien savoir, sauf à bien vous connaître depuis longtemps, à qui ils s'adressent quand ils sont en face de vous, alors que vous apparaissez totalement démasquée. Au fond, le piège que vous présentez aux autres, c'est que vous avez l'air démasquée...
Nathalie Baye : Vous vous rendez compte, ce que c'est compliqué pour eux ! Oui c'est vrai, il y a trois ou quatre personnes qui sont très, très proches de moi depuis des années, et là, avec elles, il n' y a plus de masque du tout. C'est presque une manière de dialoguer avec soi-même, c'est merveilleux. Et puis autrement, oui c'est vrai, je suis comme l'escargot, je sors mes cornes, je les rentre, j'apparais et je disparais...
Studio (le commentaire est naturellement dû à Joëlle de Gravelaine !) : Ça doit être surtout compliqué avec les hommes, parce que c'est vrai que souvent, ils n'y comprennent pas grand-chose, déjà par nature...
Nathalie Baye : (rires) Donc, vous imaginez, quel plaisir !
Studio : Quel plaisir et quelle souffrance. Parce que vous ne pouvez pas séparer les deux. Et que c'est quand même très frustrant de se dire que, parce qu'on a envie de se faire apprivoiser mais comme on sait qu'on ne le sera jamais complètement, on présente un visage autre... Il y a là un jeu compliqué...
Nathalie Baye : Oui, oui. Mais je pense que c'est assez juste.
Studio : N'êtes-vous pas vulnérable aux hommes qui vous font rire ?
Nathalie Baye : Pourquoi, pas vous ?
Studio (la réponse est toujours évidemment de Joëlle de Gravelaine) : Si. Même si ce sont toujours ceux qui vous ont fait rire qui finissent par vous faire pleurer !
Nathalie Baye : C'est ce qu'on disait tout à l'heure rire et pleurer, c'est toujours un peu la même chose. Donc moi, je préfère rire beaucoup et pleurer beaucoup que rire un peu et pleurer un peu... Non ? Mon père m'avait dit ça. Il m'a dit : « Écoute Nathalie, il faut choisir, ou tu veux de petites peines et tu auras de petites joies, ou tu veux de grandes joies et tu auras de grandes peines. » Et c'est vrai. Mais je n'hésite pas. Je préfère les grandes joies et les grandes peines. C'est aussi tellement enrichissant par moments.

Studio : On peut imaginer que dans votre métier, vous ayiez eu de grandes joies. Est-ce que vous avez eu de grandes peines ?
Nathalie Baye : Attendez, laissez-moi être honnête et réfléchir... J'ai eu des grandes joies. Je n'ai pas eu de grandes peines mais des chagrins, des déceptions : on accepte un film et puis, à l'arrivée, on n'aime pas tellement le film qu'on a fait mais... Mais ce qui est sûr, et je ne sais pas si c'est de la lucidité ou du recul, c'est que mes grandes joies, elles ne sont pas dans les résultats, mais dans l'instant précis où l'on joue. Ce moment où l'on sent qu'on a eu beaucoup de plaisir à jouer avec son partenaire, où on sent qu'on a trouvé quelque chose, qu'on a été plus loin que d'habitude. Là, la joie, elle est vraiment là. Les résultats, c'est bien mais bon... On a tous envie d'être reconnus, d'être aimés, que les films marchent, mais ce n'est pas de la joie ça... Je pourrais dire aussi aujourd'hui que mes plus grandes joies, mon plus grand épanouissement, c'est à ma fille que je les dois. Ça change forcément tout, un enfant dans votre vie...
Studio : Est-ce que vous avez le sentiment que les gens s'identifient assez facilement aux personnages que vous jouez ?
Nathalie Baye : Oui. Et je pense que c'est la clé de l'affection qu'ils me portent, de la gentillesse qu'ils me témoignent sans cesse.
Studio : Quel est le personnage le plus proche de vous ?
Nathalie Baye : C'est toujours difficile à dire... En tout cas, les trois derniers personnages que je viens de jouer sont certes différents mais ce sont aussi tous les trois – et une telle coïncidence est finalement très curieuse – des femmes qui choisissent la liberté, qui ont une passion pour la liberté. Elles ne sont pas contre les hommes, contre les enfants, contre la société, mais il y a en elles une force incompressible pour la liberté. C'est fou, ça...
Studio : Ça, c'est quelque chose qui vous suit depuis longtemps. La provinciale c'était déjà ça, J'ai épousé une ombre aussi...
Nathalie Baye : Oui, et Notre histoire aussi. Même le personnage de Martin Guerre, c'est une femme qui a choisi sa liberté, celle, à un moment, d'aimer un homme qui n'est pas le sien...

Studio : il y a longtemps que vous n'aviez pas enchaîné les films de cette manière-là...
Nathalie Baye : Oui, c'est vrai... Mais je n'en suis pas tout à fait sortie. J'ai terminé le film de Diane il y a trois jours seulement et j'avais eu à peine une semaine entre celui de Nicole et celui de Bobby Roth (The Man Inside, avec Jürgen Prochnow et Peter Coyote) et à peine quelques semaines entre celui-là et La Baule-Les Pins. Ça fait tout drôle quand ça s'arrête... Là, ça fait longtemps tout simplement que... je n'ai pas été moi. J'ai perdu mes repères, je ne les ai pas encore retrouvés, et je sens que là, j'en ai besoin. Mais en général ça revient vite... Le film de Diane, j'ai pratiquement l'impression d'y être encore. Et celui de Nicole m'a habitée un long moment...
Studio : Pourquoi ?
Nathalie Baye : Parce que c'est une femme qui pourrait être avec nous là et en même temps, elle est tellement loin de moi que ça nécessitait un travail constant de rythme, d'attitudes, de réactions. Ce personnage n'avait jamais une réaction que moi j'aurais eue. Et au bout d'un moment, je finissais moi-même par perdre mes réactions... J'ai beaucoup aimé ce personnage. Peut-être aussi parce que c'est quasiment la première fois qu'on a osé me donner un rôle aussi peu, aussi peu... raisonnable. Même le personnage de Donatienne dans Notre histoire, c'était une femme qui se tapait tout un département (rires) mais elle avait une cohérence presque raisonnable...
Studio : Et le fait que dans le film de Diane Kurys votre personnage soit inspiré de sa mère, comme l'était celui que jouait Isabelle Huppert dans Coup de foudre, est-ce que ça nécessite un travail particulier ?
Nathalie Baye : Non, mais ça m'a troublée. Savoir que ce rôle a déjà été joué par plusieurs actrices... puisque dans Diabolo menthe et Cocktail Molotov quelqu'un d'autre encore le jouait... Interpréter la mère du metteur en scène, c'est toujours un peu impressionnant... Mais d'abord Diane est très ouverte sur un plateau, et puis elle écrit bien. Ce personnage était très bien écrit... C'était bien de travailler presque à la suite avec Diane et Nicole, on ne peut pas imaginer deux femmes plus différentes, et c'est aussi ce que j'aime dans le cinéma... J'avoue que la meilleure école pour apprendre à être disponible et à entrer dans l'univers de quelqu'un sans avoir des idées préconçues, sans a priori, c'est Godard, parce que lui, il vous décape un bon coup et vous apprenez qu'il faut arriver comme une page blanche... je me souviens, quand je commençais ce métier – je vous l'ai déjà dit – j'arrivais avec des sacs, des trucs, maintenant j'arrive pratiquement sans bagages. Au propre comme au figuré. Avant j'avais tendance à chercher des trucs : on construit un passé au personnage, on se dit : « Tiens, je pourrais peut-être mettre des lunettes... ». Et en définitive, c'est terriblement encombrant car le metteur en scène a imaginé des situations où tout ce travail ne colle plus forcément... il faut arriver à être totalement disponible.
Studio : Puisque vous parlez de lunettes, les lunettes de la scripte dans La nuit américaine, c'était une idée de vous ?
Nathalie Baye : Non, c'était une idée de Truffaut. Il m'avait choisie, on avait fait une lecture et il m'a dit doucement : « C'est bien mais c'est comme s'il manquait un petit quelque chose... » Il a alors enlevé les lunettes qu'il portait et me les a mises sur le nez en disant : « Oui, c'est ça... Vous allez porter des lunettes... »

Studio : Est-ce que vous êtes parfois inquiète en pensant à l'avenir ou est-ce que vous avez une espèce de confiance en votre destin ?
Nathalie Baye : J'y pense de temps en temps bien sûr, mais j'ai aussi une espèce de confiance, ce n'est pas quelque chose qui... Quand j'ai tourné En toute innocence, avec Suzanne Flon, je suis restée pendant un mois et demi avec cette femme qui est rare, intelligente, merveilleuse et ça m'a fait un bien incroyable. On nous avait prêté une grande demeure, on était toutes les deux et on passait des soirées entières à bavarder, c'était fantastique. Cette manière qu'elle a de vivre, de s'émerveiller, d'aller jouer le soir avec plaisir, d'être heureuse et de vivre ce métier, je me suis dit : « Ça c'est rassurant. » Mais en même temps, c'est une comédienne de théâtre et le théâtre est plus fidèle aux actrices que le cinéma... Je crois d'ailleurs que si je ne faisais pas du tout de théâtre, je serais beaucoup plus inquiète. En même temps, je pense que j'ai trop besoin de bouger et que je ne pourrai jamais me dire : « Je vais rester un hiver entier à jouer une pièce de théâtre. » Alors, je ne sais pas trop... Ça a été en tout cas très important de jouer au théâtre ces dernières années (Adriana Monti de Natalia Ginzburg). Mais surtout de faire la tournée, vous ne pouvez pas vous imaginer. Il fallait que je le fasse, j'avais justement besoin de ne plus être uniquement une actrice de cinéma qu'on vient chercher le matin, qu'on amène sur un plateau, qu'on maquille, qu'on prend totalement en charge, etc. J'avais le sentiment de faire ce métier d'acteur comme on le faisait il y a cent ans...
Studio : Les dix années qui viennent de passer ont été capitales pour vous. En quoi diriez-vous que vous avez changé dans ces années 80 ?
Nathalie Baye : J'ai changé... je crois que je sais mieux vivre, tout simplement. Avant, j'appréciais mille fois moins de choses... C'était normal... on me proposait un film, c'était normal, j'étais dans un hôtel qui était bien, c'était normal. Enfin j'exagère un petit peu... mais... je ne sais pas... je n'avais pas un côté enfant gâté, mais tout m'apparaissait normal et je courais après tout et je m'épuisais sans doute à pas mal de choses alors que maintenant je prends sans doute beaucoup plus de... j'y fais plus attention... J'ai le sentiment d'être aujourd'hui davantage en harmonie. En harmonie et en liberté.