Article paru dans STUDIO en décembre 87


NATHALIE BAYE : JOUER, DIT-ELLE

Après une pause de deux ans et un grand succès au théâtre dans Adriana Monti, Nathalie Baye revient au cinéma avec De guerre lasse. Un film de Robert Enrico, d'après Françoise Sagan, avec Christophe Malavoy et Pierre Arditi, où elle retrouve un rôle d'amoureuse passionnée comme ceux qui, en 1982-1983, ont fait, entre deux printemps, basculer sa carrière...

Par Marc Esposito.

On ne l'a pas vue au cinéma depuis deux ans. Deux ans, c'est long dans une vie d'actrice. Même si, comme c'est le cas, cette absence a été volontaire, même si elle a été consacrée à faire du théâtre, même si l'aventure (Adriana Monti) a été couronnée de succès, deux ans, c'est une vraie interruption. Le film qui permet de reprendre contact avec ce métier si particulier et si troublant – actrice de cinéma – est alors forcément important.
En effet, si le théâtre permet (parfois) aux acteurs de cinéma de continuer leur dialogue avec ceux qui les aiment, le cinéma, lui, les oblige à retrouver le public, tout le public, ceux qui vous aiment et ceux qui ne vous aiment pas, ceux qui n'ont envie de vous voir que si vous êtes dans un Godard et ceux qui n'iront jamais voir un Godard, même si vous êtes dedans. Pas simple.
Pour ce retour, Nathalie Baye a choisi De guerre lasse. Un roman de Françoise Sagan mis en scène par Robert Enrico. À ses côtés, deux acteurs qui sont devenus des "têtes de série" du cinéma français, justement pendant ses deux années d'absence : Christophe Malavoy et Pierre Arditi. Elle y trouve un rôle très romanesque d'amoureuse passionnée que se disputent deux hommes aux attraits dissemblables.
Cette Nathalie Baye-là, on ne l'avait pas vue depuis vraiment longtemps. II faut remonter aux années 82-83. Quand, d'un printemps à l'autre, elle a vécu une année d'état de grâce comme peu d'actrices en connaissent. Tous les bonheurs en même temps, comme une cascade. Une vie qui bascule au ralenti, pendant douze mois.

Mars 82. Elle obtient son second César consécutif de "meilleur second rôle féminin" pour Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre. À l'époque, elle a pourtant déjà tourné des premiers rôles dans des films qui ne sont pas passés inaperçus (Une semaine de vacances et La provinciale) mais pour les professionnels, et pour le public, elle est encore un "second rôle". On loue sa douceur, sa gravité, sa réserve, sa simplicité. Une façon perfide de dire qu'elle n'est pas du bois dont on fait les stars.

Mai 82. Sortie du Retour de Martin Guerre. Avant elle, Adjani, Miou Miou, Huppert ont refusé ce rôle grave et silencieux qui, "sur le papier", ne semblait guère passionnant. Pourtant, malgré (grâce à) un Gérard Depardieu rayonnant, Nathalie Baye fait mieux que tirer son épingle du jeu, elle s'impose. Tout le monde découvre qu'elle est crédible en paysanne du Moyen Âge et qu'elle peut être aussi émouvante en amoureuse passionnée et sensuelle que dans les rôles d'épouse digne ou de jeune femme coincée dans lesquels on la cantonnait jusqu'alors. Une "révélation" d'autant plus importante que le film remporte, au fil du temps, un joli succès public et connaîtra en Amérique une belle carrière.

Octobre 82. Sortie de La balance. Pour ce polar efficace et original (à l'époque), la "belle-fille idéale" du cinéma français est devenue une pute qui tapine à Saint-Denis. Dans ce rôle aux antipodes de son image personnelle, non seulement Nathalie Baye est encore crédible, mais elle attire les foules. Le film sera le plus gros succès de l'année.

Février 83. Sortie de J'ai épousé une ombre. Succès immédiat. Cette fois, elle est une "fille perdue" qui endosse l'identité d'une autre pour connaître un moment de répit. La voilà héroïne de mélo. Elle est parfaite, une fois encore.

26 février 83. Nathalie Baye emporte son troisième César consécutif, mais cette fois, c'est le "vrai", celui de la "meilleure actrice". Pour La balance. À ce moment-là, Nathalie Baye est au top. Tous les producteurs la veulent et lui proposent les mêmes cachets qu'à Adjani ou Deneuve, mais elle, elle refuse tout. Pour la première fois, après dix ans de carrière, tout marche pour elle, mais elle choisit de s'arrêter un peu. Bizarre ? C'est que, pendant cette année-miracle, il s'est produit un autre événement capital pour elle, qui lui paraît alors encore plus important que tous ses succès professionnels, c'est sa rencontre avec Johnny Hallyday. L'idylle entre la "nouvelle-grande-actrice-du-cinéma-français" et l'idole mythique excite beaucoup le public et les médias. "Johnny-et-Nathalie" deviennent le "couple idéal" de l'année. On fait des sondages pour savoir si le couple va "durer", on ne les photographie plus l'un sans l'autre, on ne les interviewe plus que pour les faire parler de "ça".
Cette histoire d'amour spectaculaire dont tous les épisodes sont hyper-médiatisés, et qui se déroule au moment même où l'actrice obtient enfin la reconnaissance professionnelle qu'elle recherchait depuis longtemps, renforce et accélère évidemment le phénomène de "starification" de Nathalie Baye. Mais elle a aussi un effet pervers, celui de brouiller son image publique. En effet, alors que ses trois derniers films, qui ont tous été des succès, lui ont enfin permis de sortir du cliché de la jeune femme sage dans lequel elle s'engluait depuis ses débuts, son histoire avec Hallyday, l'effet de surprise passé, l'enferme de nouveau dans le même stéréotype.
Face à un tempérament aussi instable et destructeur que celui d'Hallyday, elle apparaît comme l'élément raisonnable du couple, celle "dont-il-avait-tant-besoin-pour-équilibrer-sa-vie-de-fou". La preuve : ils font un enfant. D'où l'arrêt d'un an. Quand Nathalie Baye remet les pieds sur un plateau de cinéma, début 84, pour commencer le tournage de Notre histoire de Bertrand Blier, dont elle partage la vedette avec Alain Delon, elle est incontestablement celle qu'on appelle aujourd'hui une star, mais tout le monde a l'impression (injuste) que c'est davantage grâce à Johnny qu'à ses films. Elle a tout de même devant elle le programme le plus chargé, et le plus alléchant, dont puisse rêver une actrice française à ce moment-là : un Blier avec Delon, un Godard, Détective, avec Hallyday et Brasseur et "un-grand-film-d'amour-d'aujourd'hui", Rive droite, rive gauche, signé Labro, avec Depardieu. Hélas, la chance n'est plus de son côté. Aucun de ces films ne sera aussi réussi qu'il aurait dû l'être et aucun ne remportera le succès public escompté. Après les années roses, les années grises. Dans le Blier, c'est la composition-virage de Delon qui fait l'événement et dans Détective, c'est la rencontre Godard-Hallyday. À la sortie de Rive droite, rive gauche, pour lequel elle trouve pourtant un rôle d'executive woman amoureuse bien dans son emploi, son image d'actrice n'est plus aussi rayonnante que dix-huit mois plus tôt, après La balance et J'ai épousé une ombre... En 85, elle tourne encore un petit thriller avec un metteur en scène inconnu, Lune de miel, dePatrick Jamain, mais de nouveau, la réussite n'est pas au rendez-vous. Film moyen, accueil public et critique moyen. Il est temps de sortir du tourbillon.

Deuxième pause. À cause du succès sur scène d'Adriana Mont, à cause aussi d'un manque de scénarios emballants, cette halte salutaire a duré plus longtemps que prévu : deux ans. Pendant lesquels elle a vécu deux événements qui resteront des moments forts de sa vie : sa rupture avec Hallyday et son triomphe au théâtre. Tous les soirs, pendant des mois, des salles bourrées à craquer l'ont applaudie dans ce joli rôle, frivole et attachant, un rôle comme on ne lui en a encore jamais proposé au cinéma, un rôle où sa séduction et sa fantaisie, enfin exploitées, déclenchaient, d'une scène à l'autre, le rire ou l'émotion. Et ce n'est pas fini : dès la fin de ce mois, elle part jouer la pièce dans quelques grandes villes de province.

Aujourd'hui, à la veille du départ en tournée et de la sortie de ce De guerre lasse qu'elle a adoré tourner, Nathalie Baye jette sur son itinéraire tourmenté un regard toujours surpris et amusé. « J'ai un truc terrible : je suis d'une lucidité maladive, je prends toujours du recul par rapport aux événements, tout m'amuse toujours un peu... Même après les succès de 1983, je n'ai jamais été rassurée par ce métier. Et pourtant, c'est vrai que le succès est sûrement la seule chose qui puisse rassurer les acteurs... Mais non. J'ai été heureuse, j'ai eu des moments de plaisir formidables, j'ai parfois été dopée, grisée, mais rassurée, jamais. Ma vie me rassure plus que le cinéma... »
Quand elle parle, elle exprime un mélange de légèreté et de détermination tout à fait unique, dont bien peu de metteurs en scène ont su saisir toutes les nuances. Ce charme qui paraît simple et qui ne l'est pas, ces multiples facettes que l'on devine sans jamais pouvoir en cerner les contours, font toute l'ambiguïté de sa séduction. Familière mais insaisissable, elle a le charme idéal de ces filles qui ont l'air de ne pas savoir qu'elles en ont. Pas étonnant que le public l'ait prise en affection dès qu'elle a interprété des personnages forts et séduisants...
« Le premier soir où j'ai joué Adriana Monti au théâtre j'étais dans mon lit, sur la scène, et je vous assure que j'ai senti, à travers le rideau tiré, un amour invraisemblable... Il en faut beaucoup pour que les gens arrêtent de vous aimer... Les gens sont d'une fidélité formidable, vous savez. Mais ils vous aiment pour ce que vous êtes, vous, pas fatalement pour ce que vous faites... C'est un peu comme une histoire d'amour toute simple. Quand vous aimez un homme ou une femme, même s'il y a des choses qui vous agacent, vous pouvez continuer à l'aimer... Je me souviens, il y a longtemps, j'avais un petit rôle dans Mado avec Piccoli (1976). Il avait été, quelques années plus tôt, un acteur très populaire, très aimé du public, et les gens venaient lui dire : « Mais pourquoi vous avez tourné tel film ? C'est honteux ! » Mais en même temps, ils l'aimaient... Michel Piccoli, c'est quelqu'un qui a toujours fait les films qu'il aimait. À un moment, ce désir a coïncidé avec des films classiques, très publics, et puis, à d'autres, il a eu envie de casser cette image, de prouver autre chose. De se faire plaisir, en réalité... » Elle n'a pas besoin de dire : « Moi c'est pareil. » Sa démarche témoigne de la même envie de jouer des rôles différents, de se frotter à des univers variés, de casser les images trop simples. « J'ai cherché, je cherche de vrais rôles d'actrice. C'est ça qui m'intéresse : avoir de vraies choses à jouer... »

Dans De guerre lasse, elle est servie puisque, pour la première fois, elle trouve un rôle qui lui permet de confronter les deux pôles de sa séduction. Dans son amour pour Arditi, le résistant, héroïque et ombrageux, c'est la Nathalie Baye digne et courageuse des débuts qui revit. Dans celui pour Malavoy, l'épicurien insouciant, on retrouve la Nathalie Baye sensuelle et passionnée, capable de frivolité, que nous avons tant aimée dans ses films récents ou dans Adriana Monti. Cette dualité subtile la rend décidément très troublante...