Nathalie Baye en couverture du magazine de cinéma Première en août 1984  

Article paru dans PREMIÈRE n°89, août 1984

NATHALIE BAYE, PLEIN JEU

Après Notre histoire et avant Détective de Godard, elle tourne avec Depardieu Rive droite rive gauche de Philippe Labro. Et fait le point. Sans détours.

Entretien : Jean-Pierre Lavoignat

En deux ans, pour elle, le mouvement de la vie s'est brusquement accéléré, et tout a changé. Et surtout ceci, qui n'est pas rien : elle était une comédienne estimée, elle est aujourd'hui l'un des personnages les plus populaires du cinéma français. Après ces deux gros succès qui ont tout lancé, La balance et J'ai épousé une ombre, elle a eu un enfant (et pas avec n'importe qui) et s'est trouvée absente des plateaux pendant quatorze mois. Pour sa rentrée, elle a tourné Notre histoire avec Alain Delon et Bertrand Blier. Le film n'a pas eu le succès espéré, a même suscité une controverse peu glorieuse (sur laquelle elle s'exprime, pour la première fois, dans cet entretien), mais elle est sortie indemne de cet échec. Un peu comme si ç'avait été un coup pour rien, un faux départ. Elle ne s'est pas endormie sur cette déconvenue. Depuis un mois et demi, elle a replongé dans un autre film, et a retrouvé Gérard Depardieu, trois ans après la belle aventure du Retour de Martin Guerre, pour le nouveau film de Philippe Labro : Rive droite rive gauche. C'est sur ce tournage que nous l'avons rencontrée pour faire le point sur tous ces événements récents, sur ce film de Labro où elle trouve, pour la première fois, un rôle très dynamique et très contemporain, et aussi sur son avenir proche, c'est-à-dire ce film avec Jean-Luc Godard, où elle aura Claude Brasseur et Johnny Hallyday pour partenaires, et qui suscite déjà tant de curiosité...

Première : La dernière fois que je vous ai rencontrée, c'était pour la sortie de J'ai épousé une ombre, en février 83. Depuis, il y a eu le César de La balance, Johnny et la naissance de votre fille, Notre histoire et la polémique qui a accompagné sa sortie... C'est beaucoup de choses en peu de temps.
Nathalie Baye : Non, pas autant que ça ! (Rires).

Première : En définitive, combien de temps êtes-vous restée sans tourner ?
Nathalie Baye : Quatorze mois. En fait, quand je me suis arrêtée, après J'ai épousé une ombre, je pensais ne pas tourner pendant cinq ou six mois. Le désir, c'est quelque chose de très important et... de très fragile. Il faut savoir le préserver, l'entretenir. Et à cette époque-là, j'ai senti que j'avais besoin de m'arrêter pour garder ce désir et aussi – ce qui n'est pas contradictoire – de vivre un peu autre chose. J'ai donc fait la sérieuse et ai décidé d'aller jusqu'au bout de ce que j'avais envie de faire. J'ai refusé pas mal de choses et puis... à un moment, je me suis aperçue que j'attendais un enfant ! J'en voulais un mais je ne savais pas qu'il allait arriver si vite ! Au bout du compte, je pense que j'aurais préféré m'arrêter moins longtemps avant et plus après, mais bon... Au bout de quatorze mois en tout cas, le désir était revenu complètement. J'avais de nouveau vraiment envie de jouer.

Première : Qu'est-ce qui vous a manqué le plus pendant ces quatorze mois ?
Nathalie Baye : Le plaisir du jeu, le besoin d'être quelqu'un d'autre. Quatorze mois en tête-à-tête avec soi, c'est assez barbant à la longue ! (Rires). C'est bien de pouvoir être quelqu'un d'autre... Voilà, c'est ce qui m'a manqué : l'oubli de soi. Et puis aussi, j'avais envie de jouer, tout simplement. J'ai même eu la tentation d'apprendre des textes, comme ça. Mais finalement, je ne l'ai pas fait parce que j'ai quand même entrepris beaucoup de choses pendant cette période-là. J'ai beaucoup lu – ce que je ne peux pas faire quand je tourne –, j'ai beaucoup voyagé. Et puis j'ai fait un enfant ! C'est quand même quelque chose d'assez fabuleux. C'est une aventure extraordinaire qui ne peut pas ne pas vous changer. Ça m'a fait découvrir une sorte d'amour que j'ignorais totalement. On ne peut pas vraiment expliquer ça. C'est en tout cas quelque chose qui chavire complètement votre vie mais dans le bon sens. Ça balaie tout ce qu'on avait pu imaginer avant...

Première : Donc, au bout de quatorze mois, vous êtes revenue avec Notre histoire. C'est un projet qui semble s'être "monté" très rapidement ?
Nathalie Baye : Oui. C'est une expérience que je n'avais jamais faite avant, que j'ai faite parce que je suis curieuse et que j'ai toujours envie de tout tenter, mais que je ne ferai plus...

Première : Qu'est-ce que vous voulez dire par "expérience" ?
Nathalie Baye : C'est une expérience parce que cela a été très différent de ce qui se passait avant. D'habitude, je lis les scénarios qu'on me propose et je me décide à faire ou non le film en fonction des partenaires, du metteur en scène mais avant tout du sujet. Là, ça n'a pas vraiment été le cas. Il y a des messieurs qui se sont retrouvés et qui ont voulu faire un film avec Bertrand Blier, Alain Delon et moi. On a monté une affiche, un "coup". Bien sûr, je n'aurais jamais fait le film si cela n'avait été qu'un "coup" et s'il n'y avait pas eu dans ce projet des gens qui m'intéressaient, qui me séduisaient. C'était un beau projet. Et je continue à dire que c'est un film qui restera, même si c'est encore un petit peu douloureux actuellement parce que la sortie ne s'est pas vraiment bien passée. Je me suis lancée dans cette aventure parce que je la trouvais excitante mais, en même temps, j'ai toujours été consciente qu'il y avait dans tout cela quelque chose qui n'allait pas, que tout était un peu trop rapide. Ce n'est pas le fait d'avoir décidé de prendre untel, untel et untel pour faire le film que je reproche, mais plutôt le fait qu'on ait été obligés de le faire avant une date bien précise, c'est-à-dire avant l'ouverture du Festival de Cannes...

Première : Vous pensez qu'il a manqué du temps au film ?
Nathalie Baye : Oui. Il y a eu un manque de temps. Il ne suffit pas de mettre de l'argent dans un film, il faut aussi du temps. Il y avait là quelque chose qui n'allait pas... Et après, je n'ai pas bien compris la sortie du film...

Première : C'est-à-dire ? La polémique, les déclarations de Delon ?
Nathalie Baye : Oui. Avec Delon, le tournage s'est bien passé mais je n'ai pas compris son attitude à la sortie. Sans doute va-t-il dire qu'il n'a pas compris la mienne. J'ai en effet "osé" aller au Festival de Cannes remettre un prix, alors que le Festival n'avait pas voulu de notre film. Moi, je pars du principe qu'on a fait un film qui, malgré ses défauts, est beau et que je suis fière d'avoir fait, je ne vois donc pas pourquoi je ferais la gueule, simplement parce qu'il n'est pas à Cannes. En fait, il n'y a eu aucune coordination entre tous les gens qui s'étaient bien entendus pendant le tournage – ou qui ont fait semblant de bien s'entendre – et qui ne se sont plus entendus après – ou qui ont fait semblant de ne plus s'entendre ! C'est un peu dommage. Le film a été présenté comme un drame avec une affiche noire alors qu'il y a quand même dedans des choses drôles... Chacun doit penser qu'il a raison de son côté et c'est un peu dommage pour le film. Enfin, maintenant, Notre histoire vit son destin tout seul.

Première : Avez-vous été surprise par l'acceuil réservé au film ?
Nathalie Baye : Pas vraiment. Ce n'était pas Les morfalous qu'on sortait ! Ce qui m'a surprise surtout, alors qu'on met plein d'argent dans un film et qu'on s'applique pour le faire, c'est qu'on le sorte comme ça à la va-vite, en plein Festival de Cannes, sans le montrer à la presse. En fait, la sortie de ce film est aussi folle que le film lui-même (Rires). En tout cas, je suis sûre que le film de Bertrand Blier est un film qui restera.

Première : Pourquoi ?
Nathalie Baye : Grâce aux dialogues. Les dialogues, c'est comme les vêtements : ça se démode très vite. C'est fou ce que ça peut dater vite un mauvais dialogue. Or là, c'est un film avec des dialogues somptueux. Et dans dix ans, les dialogues seront toujours aussi somptueux.

Première : Il y a un "ton" Blier... Est-il est facile de pénétrer dans un tel univers ?
Nathalie Baye : Pas toujours. D'ailleurs, je n'ai pas été très heureuse pendant le tournage. J'ai donné l'impression d'être heureuse parce que ça, c'est ma coquetterie – je n aime pas afficher mes étals d'âme ! Mais c'est un film où j'ai un peu souffert. J'ai l'impression qu'on m'a pris plus que ce qu'on m'a donné. Mais ça, après tout, ça fait un peu partie de la règle du jeu... Et puis aussi, l'univers de Blier est un univers d'hommes. Et là, je ne parle pas de misogynie. Notre histoire est un film d'hommes avec des dialogues d'hommes qui se déroule dans des milieux d'hommes. Et cette femme que je jouais, elle était rêvée par un homme. Littéralement. Ce n'est donc pas toujours facile. Quand on travaille avec Blier, il y a une vraie discipline. Un peu comme au théâtre. Blier est avant tout un auteur. Il écrit ses dialogues enfermé dans son bureau, il se les joue, il a les intonations dans sa tête et il faut que le comédien les retrouve. Et comme ce sont des dialogues d'hommes, quand on est une femme, ce n'est pas forcément évident !

Première : Peut-être est-ce pour cela que, dans le film, les scènes d'émotion sont beaucoup plus fortes que les autres...
Nathalie Baye : Oui... La scène d'ouverture, celle que vous avez publiée (voir Première n°86), elle est magnifique à lire mais presque impossible à jouer. Surtout comme ça, dans un train qui roule, avec le problème des paysages qui défilent derrière... En plus, Blier est quelqu'un de très pudique et, très souvent, il coupe l'émotion par pudeur. L'émotion, ça le trouble beaucoup et il se cache parfois derrière les mots et alors, il faut jongler avec ça. Moi, j'aime beaucoup travailler avec lui et je suis prête à recommencer. Il y a comme ça des personnes qui font vraiment partie de votre famille et on peut faire plusieurs choses avec eux...

Première : Quels sont ceux dont vous vous sentez proche ?
Nathalie Baye : Chez les acteurs, il y a Gérard (Depardieu). Je viens de commencer ce film-là, Rive droite, rive gauche, et j'ai l'impression que Martin Guerre, on l'a terminé il y a trois jours. Il y a toujours une espèce de continuité. Avec Gérard, il y a vraiment le plaisir du jeu à l'état pur. On est comme deux enfants avec un joujou génial et on joue avec. Avec lui, il n'y a pas d'appréhension... Et parmi les metteurs en scène, il y a aussi Truffaut, Tavernier, Godard... Je vais justement retravailler avec Godard à la fin du mois d'août. Eh bien, quand j'ai terminé Sauve qui peut (la vie), je n'étais pas prête à retravailler avec lui tout de suite après. On se serait sans doute engueulés ! Avec lui, le tournage proprement dit, le moment entre "Moteur" et "Coupez", c'est magique. Ça décape. Mais les à-côtés du tournage sont assez perturbants, d'autant que je suis quelqu'un de très vulnérable, il suffit – comme cela a été le cas sur Sauve qui peut (la vie) – qu'on me dise le soir : « Tu n'es pas professionnelle, tu n'as pas fait tes dix kilomètres de vélo aujourd'hui ! », pour que je sois persuadée que je ne suis pas professionnelle. Mais maintenant, je suis ravie parce que, en définitive, un film avec Jean-Luc Godard, c'est une espèce de bouffée d'oxygène...

Première : Bertrand Blier, Philippe Labro et Jean-Luc Godard dans la même année, cela fait un éventail assez large...
Nathalie Baye : C'est justement ce qui m'intéresse, de passer dans la même année de Blier à Labro et à Godard. Je ne me sens plus capable d'enchaîner film sur film mais ces trois films-là, j'avais envie de les faire. Je les ai faits pour des raisons différentes et il n'y en a pas une moins valable que l'autre.

Première : Ce sont lesquelles ?
Nathalie Baye : Il y a deux films d'auteur, le Blier et le Godard, et j'avais envie, entre les deux, de rentrer dans un film au cinéma plus classique. Mais je n'aurais pas fait Rive droite rive gauche si le sujet et le réalisateur ne m'avaient pas plu. Je ne suis pas quelqu'un qui est à l'affût des entrées parce que, quand on commence à calculer comme ça, on se plante... Là, c'est un très bon sujet. Avec un metteur en scène qui aime beaucoup les acteurs. Labro, en effet, devant ses acteurs, est comme un enfant... J'ai d'excellents partenaires, sans parler de Gérard : Charlotte de Turckheim, Jacques Weber, Bernard Fresson... Le film a un côté "grosse machine", "cinéma à l'américaine" qui me plaît bien... C'est un film très bien préparé et on n'a plus qu'à se laisser aller àjouer. Ça, c'est très agréable. Après un film de Blier et avant un film de Godard, c'est parfait.

Première : Vous jouez dans Rive droite rive gauche le personnage d'une jeune femme qui travaille dans une agence de relations publiques. C'est la première fois que vous jouez le rôle d'une jeune femme à la mode, dynamique...
Nathalie Baye : Oui, c'est un personnage de femme très actuel. Elle est complètement de son temps et elle essaie d'accommoder sa vie professionnelle et sa vie privée. Elle est seule avec son enfant mais elle n'est pas à la dérive. Elle refuse les concessions sur les grandes choses. C'est une femme assez tonique, qui a pas mal d'humour, de recul et une belle pudeur... Et puis, elle vit une belle histoire d'amour avec le personnage interprété par Depardieu. Ce sont des personnages qui s'aperçoivent tous les deux que dans leur vie professionnelle, ils font des choses qui ne sont pas celles qu'ils devraient faire. Et d'un coup, ils refusent les concessions. Leur rencontre, leur liaison va accélérer cette prise de conscience, cette remise en cause, mais tout cela va déboucher sur quelque chose de douloureux...

Première : Quel est le sujet du film de Jean-Luc Godard ?
Nathalie Baye : C'est l'histoire d'un couple de provinciaux – Brasseur et moi. Ils ont plein d'argent et ils viennent à Paris pour un match de boxe. Ils sont dans un très grand hôtel et là, il y a le boxeur et son manager que joue Johnny Hallyday. Ce manager et cette femme se rencontrent, et son mari, qui ne faisait plus attention à elle, devient un monstre, devient complètement machiavélique et il manipule ces deux personnages. Cela se passe sur deux ou trois jours et cela va déboucher sur un crime... Le film s'appelle Détective. Cette fois, il y a un vrai scénario : je l'ai lu ! Il y a une centaine de pages de script. Sur Sauve qui peut... il y en avait six ou sept ; elles étaient somptueuses. Godard revient à un cinéma plus classique. Il est très content, je crois, que quelqu'un ait écrit ce script (c'est Philippe Setbon) et que lui ait à le mettre en scène... Mais, c'est vrai qu'il peut nous faire faire de la bicyclette au milieu, s'il veut ! Le film de Godard, c'est quelque chose qui me tient à coeur... J'étais trop petite quand j'ai fait Sauve qui peut (la vie). (Rires). Sur le coup, je n'ai pas vraiment apprécié ! Je crois que Godard est la seule personne dans le métier qui m'a fait réaliser que la chose la plus importante était la disponibilité. Avant Godard, j'arrivais avec 50 kg de bagages, avec des idées sur les personnages, sur tout, etc. Comme c'est un voleur (il a la Palme d'Or des voleurs !), il m'a fait découvrir en moi des choses que j'ignorais totalement. Sans que je me rende compte de rien. Cest un pick-pocket... Je trouve d'ailleurs que les acteurs sont en général très bien dans ses films. Il y a plein d'acteurs, Dutronc, Jean Seberg, B.B., qui ont donné comme ça, dans ses films, des choses rares... Après le Godard, je vais m'arrêter un peu à nouveau et puis après, je crois que je vais me tourner vers des premiers films...

Première : C'est un souhait ou il y a quelque chose de sûr ?
Nathalie Baye : J'ai lu beaucoup de scripts et il y en a un que j'ai beaucoup aimé qui est justement écrit par Philippe Setbon, le scénariste de Détective. C'est une histoire fabuleuse qui se passe à New York avec un personnage de femme somptueux, une histoire angoissante... Je devrais faire aussi un film avec lui comme réalisateur. Je pense aussi que je devrais faire le Tavernier dont on parle depuis longtemps : La sœur perdue.

Première : Avec les succès de La balance et J'ai épousé une ombre, le César, vos rapports avec le ciné-business ont dû beaucoup changer...
Nathalie Baye : Il ne faut pas avoir le traumatisme des entrées. Le cinéma, ce n'est pas que du business...

Première : Comment vivez-vous le fait d'être brusquement devenue un personnage très public ?
Nathalie Baye : Ce n'est pas possible de très bien le vivre. Avec la presse, mes rapports commencent à se stabiliser. Mais c'était surtout ennuyeux par rapport à mon métier car je n'avais plus l'impression d'être une actrice. Je le vivais plutôt mal et Johnny aussi, car s'il donnait une interview concernant son spectacle, on nous mettait en photo tous les deux alors que ça n'avait pas vraiment de rapport...

Première : Le fait de jouer ensemble dans le Godard ne va-t-il pas faire renaître cette réaction ?
Nathalie Baye : Peut-être mais alors, on ne peut plus rien faire ! Ça m'intéresse de jouer avec lui, ça l'intéresse de jouer avec moi. Il fera, j'espère, plein de films tout seul et moi, j'en ferai plein toute seule mais c'est tellement insensé la manière dont ça s'est passé avec Godard...

Première : Pouvez-vous nous raconter comment ça s'est passé ?
Nathalie Baye : Le film était décidé depuis longtemps avec Claude Brasseur. Je devais déjeuner un dimanche avec Godard près de la frontière suisse quand je tournais Notre histoire à Annemasse. Johnny est venu à ce déjeuner. Nous avons parlé tous les trois. À ce déjeuner, il m'a d'ailleurs dit une chose fabuleuse : « Tu fais un film avec moi pour des raisons artistiques ou commerciales ? » Je lui ai dit : « Pour des raisons artistiques. »Et il m'a dit : « J'aurais bien aimé que ce soit pour des raisons commerciales ! » À la fin du tournage, Johnny et moi, nous sommes partis en Polynésie. Quand on est revenu, Godard qui avait vu "Les enfants du rock" sur Johnny à Nashville, et qui avait adoré, a dit à Johnny : « J'aimerais bien que tu joues dans ce film aussi. » Je n'ai absolument pas influencé Johnny en quoi que ce soit car il a un spectacle le 24 octobre au Zénith et que s'il acceptait le film, ça voulait dire qu'il devait interrompre ses répétitions pendant un mois et demi. Il n'a pas hésité et a dit qu'un film avec Godard, ça ne se refusait pas. Et il a avancé ses répétitions d'un mois...

Première : Godard a alors rajouté un personnage à l'histoire ?
Nathalie Baye : Le scénario n'était pas encore écrit. Il avait l'idée de la trame de l'histoire et d'un troisième personnage mais il ne savait pas qui allait être le troisième. Il a fait écrire le scénario par Philippe Setbon une fois qu'il a su qui jouerait ce troisième personnage.

Première : Ce qui, de l'extérieur, est un peu inattendu, c'est l'attrait que semble exercer Johnny Hallyday sur des cinéastes a priori fort éloignés de son univers, comme Pialat ou Godard...
Nathalie Baye : Je crois qu'il y a une chose qui se passe aujourd'hui avec Johnny, c'est qu'il est maintenant en harmonie avec lui, et avec le cinéma. Il est exactement ce qu'il dégage. Johnny fait partie de notre vie. Toutes les époques – "hippie", "loubard", "musclé", "défoncé" – il les a traversées je ne sais pas par quel miracle ! Il est tellement en harmonie qu'il intéresse les metteurs en scène... C'est toujours le même phénomène. Moi, j'ai commencé à faire des choses intéressantes à trente ans, quand j'ai cessé d'essayer de représenter quelque chose que je n'étais pas, que je ne dégageais pas. Je comprends par exemple la réussite de Sophie Marceau, c'est quelqu'un qui est en harmonie avec ce qu'elle dégage. Ce qui est merveilleux, c'est quand on peut ne plus composer.

Première : Vous avez le sentiment d'y être arrivée ?
Nathalie Baye : Oui. J'ai le sentiment que je n'essaye pas de paraître celle que je ne suis pas. il y a eu un moment où j'avais la hantise de ne pas plaire. Maintenant, je me dis : « Je plais ou je ne plais pas », et puis c'est tout.

Première : Est-ce que cela signifie que vous vous sentez plus sûre de vous-même aujourd'hui ?
Nathalie Baye : Non, c'est simplement la vie qui veut ça. Je vous assure que plus cela avance et plus je doute et plus, aussi, ça m'intéresse de douter. Mais, par exemple, j'ai beaucoup plus le trac qu'avant. On vous paie beaucoup plus cher et vous vous dites : « Sur quoi est-ce basé ? » C'est une lourde responsabilité.

Première : Justement, on a dit dans la presse que vous étiez fort bien payée pour faire le Labro...
Nathalie Baye : Oui mais qu'est-ce que ça veut dire ?... Il y a des films très bien payés et d'autres moins bien. On prétend que c'est une hypocrisie en France de ne pas annoncer les chiffres mais moi, je trouve que c'est plutôt une élégance. Le côté "money money" américain ne me plaît pas : Untel vaut tant, donc il est bon, Untel ne vaut pas tant, donc il est "out"... Ça ne m'intéresse pas... En ce moment, c'est vrai, je gagne de l'argent, dans deux ou trois ans je peux ne plus rien gagner et il y a deux ans, je gagnais des clopinettes... Regardez la carrière de Gabin, il a gagné des sommes folles, puis presque plus nen, puis à nouveau beaucoup et voilà... Piccoli, c'est pareil. Il y a des films pour lesquels il ne demande presque rien et d'autres pour lesquels il demande beaucoup... Il n'y a pas de règle précise...

Première : En quoi les scénarios que vous recevez aujourd'hui sont-ils différents de l'époque d'Une semaine de vacances ou de La provinciale ?
Nathalie Baye : À l'époque, on avait trop tendance à me proposer des films avec une pauvre petite à qui il arrivait des tas de malheurs ! Et cela m'embêtait parce que ce n'était vraiment pas ce que j'avais envie de faire. Aujourd'hui, en revanche, ce que j'aime beaucoup, c'est leur diversité, leur variété. Même sil y en a toujours très peu de bons... Il y en a peu où il se passe quelque chose. Je n'ai pas seulement besoin d'admirer, j'ai aussi envie d'être émue... L'émotion est quelque chose d'important. Avec toute l'inflation d'images qui nous arrive dessus, avec Canal Plus et tout, il faut vraiment, pour que les gens fassent la démarche de sortir de chez eux, de quitter leur télé pour aller au cinéma, qu'il y ait une véritable émotion au bout... Il y a très très longtemps, pour gagner ma vie, j'avais doublé un film contre la drogue commandé par l'ambassade des États-Unis. Quand Philippe Léotard tournait French connection à Marseille, j'étais allée le voir et un type de la brigade des stups possédait une copie de ce film et la montrait dans les lycées en guise de prévention. Eh bien moi, quand j'avais fait le doublage, j'avais trouvé ça tellement violent, tellement horrible que ça m' avait fait vomir. Mais aux enfants des lycées, ça ne leur faisait rien !... Il faut préserver la capacité d'émotion des gens. Si un jour je n' arrive pas – moi ou quelqu'un d'autre – à faire vibrer ma fille au cinéma, je me dis qu'elle aura vraiment perdu quelque chose, qu'il lui aura manqué quelque chose de fondamentalement essentiel.