Article paru dans TÉLÉRAMA en 1982


NATHALIE BAYE SUR LE QUI-VIVE

Fini la simple et sage Nathalie Baye ! Dans la vie comme dans ses rôles, elle est prête à saisir les risques qui se présentent. Dans le dernier film de Daniel Vigne, elle brave tout un village.

Propos recueillis par Jean-Luc Douin

La légende veut que Nathalie Baye ait séduit le public en s'imposant comme une "femme ordinaire", timide, simple et sage. L'allure adolescente, la jupe plissée de bon aloi, l'imper bien propre et la gentillesse en bandoulière. « Si vous saviez ce que cela m'énerve », susurre l'intéressée sans se départir de son lumineux sourire. Si l'image qui se dégage de quelqu'un n'est jamais tout a fait innocente, il y a en effet erreur sur la personne. Elevée dans la bohème d'un milieu artiste, formée à la dure école des vaches maigres, Nathalie Baye a plutôt, comme l'a si bien remarqué François Truffant, « un côté p'tit mec », une fantaisie de saltimbanque, l'élégance et la malice d'une déesse polichinelle. Ce n'est pas une "Mademoiselle la raisonnable" qui se cache derrière cette exigeante ballerine reconvertie dans la comédie, et qui ne supporte « ni le fonctionnariat, ni les rivalités », mais une sorte de Miss French Cancan.
« C'est sans doute mon éducation de danseuse qui m 'a donné cette apparence de dynamisme, cette rigueur qui rassure. On me prend pour quelqu'un d'équilibré. Mais je ne suis pas toujours raisonnable. Quand je fais l'andouille, je vais très loin... Ainsi, l'héroïne de La Provinciale, cette jeune fille si bien, si honnête, qui refuse de suivre son amant parce qu'elle doit trouver du travail, c'est le contraire de moi. À sa place, j'aurais été a Hong Kong s'il l'avait fallu pour suivre Bruno Ganz... à fond la caisse ! Je tiens à me défendre de cette image qui me colle à la peau. »
Avons-nous réellement bien vu les films qui l'ont consacrée ? Dans La chambre verte de Truffaut (« Mon premier vrai rôle dramatique »), elle campait une jeune veuve fort décente et fort tendre, la chaste prêtresse dispensant paix et lumière. Mais aussi la séductrice lucide, le lutin terre à terre, celle qui préférait consumer sa vie sur l'autel des passions plutôt que de vouer un culte à la frigidité des morts. Dans Une semaine de vacances, en prof de CES à la dérive, elle était digne et à l'écoute des autres mais aussi en pleine rébellion. Elle avait mal à la vie et flanquait ses copies dans le vide-ordures pour se payer huit jouris d'errance, afin de panser sa "fêlure".
Dans Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard (« le metteur en scène qui a pris le plus de choses de moi sans que je m'en rende compte »), elle était mutine, agressive, affamée de solitude. Elle ne parvenait plus à respirer dans un monde où tout, même les passions, bascule dans le néant. La jeune femme au chignon de L'Ombre rouge avait le réflexe libertaire. Et l'indocile épouse d'Une étrange affaire ne se laissait pas manipuler par les diaboliques facéties d'un patron. Quant à La provinciale, cette douce idéaliste débarquée de sa Lorraine natale, elle préservait, intacte, sa combativité et son intégrité morale.
De cette carrière déjà flatteuse se dégage une fureur sourde, une légitime violence, dont Natlialie Baye avoue s'accommoder. Également une "force tranquille" où elle se reconnaît moins : « La tranquillité, c'est vrai. Je crois que, dans la vie, il faut faire les choses sérieusement. Alors, je vais... à mon rythme. La force ? En fait, je suis très vulnérable. Mais si je commence à montrer ma fragilité, je suis foutue. Cela déborde... Je préfère la cacher. Et pour cela, j'ai une grande énergie. Plus je vais mal, plus je suis tonique. Je fais rire les copains. Pas question de leur montrer que je vais mal. C'est peut-être de l'orgueil. » Cette fausse timide, en qui l'on devine une rigueur puritaine, a la confession bavarde mais prudente : « Plus j'ai la chance, grâce à mon métier, d'exhumer tout ce que j'ai sur le cœur, moins j'aime parler de moi. Après une interview où j'essaie d'être sincère, je me sens curieusement plus "vidée" qu'après une journée de tournage ». Mais comment, avec ce souci d'indépendance, cette réticence à se livrer, Nathalie Baye pactise-t-elle avec l'impudeur qui guette les comédiens ? « Dans la vie, j'adore faire des bêtises. Je peux être d'une pudeur maladive pour des choses insensées, mais, en même temps, comme tous les gens très pudiques, je peux faire des choses énormes. Il m'arrive d'avoir un culot incroyable. Les trois quarts du temps, j'ai un langage grossier épouvantable ! »
Pas étonnant que le rôle de l'épouse insoumise du Retour de Martin Guerre l'ait enflammée : « C'est l'un des deux ou trois personnages qui comptent dans ma carrière. D'abord, parce qu'il me fait sortir de mes rôles intimistes. Bertrande de Rols a la dimension des personnages du théâtre classique. Ensuite, parce que c'est une femme qui choisit. Il y a en elle quelque chose de fou. Alors qu'on la menaçait de l'enfer, qu'elle vivait à une époque où toute indiscipline pouvait la condamner au sort des sorcières, elle ose, elle va jusqu'au bout. » Elle exulte, bien sûr. Elle rêvait de jouer enfin les vamps, les ravageuses. Et voilà qu'on lui propose d'oublier l'uniforme des collégiennes bon chic bon genre pour traîner une séditieuse passion en sabots et costumes à la Breughel. Ce n'est pas fini : « Mon prochain rôle sera celui d'une putain terrifiante dans un policier de Bob Swaim, puis celui d'une aventurière dans un western canadien dirigé par Bertrand Tavernier : une femme qui abat les arbres, recoud les têtes »...
Le goût du risque ? « Ah, je ne vis que de cela. J'ai horreur des choses installées. Si je n'étais pas comédienne, je passerais mon temps dans les casinos. C'est toujours lorsqu'on est sur le qui-vive qu'il se passe quelque chose ».
La passion ? « Quand on me demande : quelles sont vos passions ? j'ai envie de dire : écoutez ! J'en ai une, c'est déjà un miracle ! » Une ou mille, car, l'un de ses modèles est George Sand : « Elle voulait tout : j'aime cela ! ».
Et le cinéma : « C'est rire ou pleurer dans une salle. Moi, j'aime les films où il y a de grands sentiments. En France, il y a des metteurs en scène fantastiques, des acteurs et des techniciens fantastiques. On a tout pour faire de bons films. Mais au lieu de se lancer à fond dans une histoire simple, on se creuse la tête, on fait des petits trucs rikiki et il n'y a plus de générosité. Mes actrices préférées sont : Katharine Hepburn, parce qu'elle a réussi à être à la fois drôle et féminine, à vivre libre à une époque où les ligues de vertu et les grands studios vous tenaillaient ; Bette Davis, parce qu'elle a réussi à imposer un physique ahurissant ; et Romy Schneider, parce que c'est quelqu'un qui "donne". Moi, au cinéma, j'ai envie d'être amoureuse du héros, d'avoir peur pour lui. Je n'ai pas envie de réfléchir. Et Romy, elle, fait rêver. Elle n'essaie pas de prouver qu'elle est plus intelligente que le rôle, de dominer la situation. Elle reste humble et disponible ».
Nous y voilà. N'est-ce pas ce goût effréné de la générosité qui enrobe tous les rôles de Nathalie Baye de cette aura radieuse qui sécurise ?