Article paru dans PREMIÈRE n° 68,
novembre 1982

 

Nathalie Baye est une exception. Elle n'a jamais été la découverte ou la révélation d'un jour. Elle est bien trop finaude pour cela ! Lentement, d'un film à l'autre, elle a su se rendre indispensable. Par son sourire, son regard, sa présence chaleureuse et généreuse, son frémissement. Par tout ce qui fait que, pour parler d'elle, on utilise toujours les mêmes mots... parce qu'elle a su se les approprier.Tout cela pourtant est en train de changer insensiblement. Même s'il est encore traversé de graves reflets, le regard est devenu plus sûr et le sourire est moins fréquent, comme si, maintenant elle devait moins se défendre, moins se préserver… C'est que depuis La nuit américaine où Truffaut lui donna son premier rôle (son second, plus exactement ; elle avait tourné dans le film d'un américain : Two people de Robert Wise), les choses ont changé.
  Nathalie Baye en couverture du magazine de cinéma Première en novembre 1982

Photo Nathalie Baye parue dans le magazine de cinéma Première en novembre 1982  
Il y a eu La gueule ouverte, L'homme qui aimait les femmes, La chambre verte, Mon premier amour, Je vais craquer… Pas souvent des rôles importants mais toujours, grâce à elle, de vrais personnages… Jusqu'à ce que tout ce travail de fourmi porte ses fruits. Arrivent en effet en même temps, c'est donc que l'heure était venue, Une semaine de vacances de Bertrand Tavernier et Sauve qui eut (la vie) de Jean-Luc Godard, tous deux présentés au Festival de Cannes 1980 et suivis par La provinciale. Sauve qui peut... lui vaut son premier César du second rôle. Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre lui vaudra le deuxième l'année suivante. Et cette année, avec Martin Guerre et La balance, elle est vraiment l'une des grandes favorites pour le César de la meilleure actrice.Aujourd'hui, elle est donc la vedette de La balance, un polar de Bob Swaim.

Elle y est une pute, dont un flic new look (Richard Berry) va se servir pour faire tomber un mac (Philippe Léotard). Demain, elle sera l'héroïne de J'ai épousé une ombre de Robin Davis (dont nous vous parlerons le mois prochain) et, après-demain, celle de La sœur perdue que Tavernier devrait tourner au Canada... Avec l'évidence d'un fleuve qui s'en va, suivant son cours, se jeter dans la mer, Nathalie Baye est sur le chemin des stars. Séduits, charmés, nous l'avons suivie sans voir la route passer, sans nous rendre compte que, mine de rien, elle avait déjà accompli un sacré bout de chemin...

Première : Certaines comédiennes explosent du jour au lendemain. Vous, pas à pas, de film en film, vous avez, comme on dit, construit une carrière...
Nathalie Baye : Elle s'est construite plutôt. Vraiment. Je la dois aux hasards, aux rencontres, à la vie... J'avance au jour le jour... J'ai eu la chance de commencer avec Truffaut et ça, dans la vie, on n'a pas trente-six chances ! Ce fut MA chance. Et quand on commence avec Truffaut, on est fatalement obligée d'avoir ensuite une certaine certaine rigueur. En effet, après Truffaut, je n'aurais pas eu le courage ou la force d'accepter n'importe quel film de seconde ou de troisième zone.

Première : La nuit américaine a donc été le véritable point de départ de votre carrière au cinéma alors que vous vous destiniez plutôt au théâtre...
Nathalie Baye : Je ne sais pas comment ça s'est passé mais c'est vrai qu' à l'époque, j'étais complètement persuadée de ne faire que du théâtre. Au Conservatoire, je ne pensais pas du tout au cinéma, mais vraiment pas du tout. Ce qui me tentait, et c'est pour ça que j'avais fait de la danse, c'était la scène... Le théâtre me fascinait, c'est vrai : la scène, le public, les trois coups, les fous rires dans les coulisses, les costumes qui, au dernier moment ne vont pas, le plaisir immédiat... Je ne pensais que théâtre. Mais, et c'est bizarre, au bout du compte, j'ai fait plus de cinéma que de théâtre. Les choses sont venues assez naturellement... Au fond, la seule rigueur que j'ai eue dans mon métier, c' est de ne pas faire ce que je n'avais pas envie de faire. J' ai pu faire des choses qui étaient assez quelconques, certaines qui étaient meilleures que d'autres, mais je n'ai jamais accepté un film ou une télévision pour de mauvaises raisons...

Première : Quelles étaient vos ambitions ?
Nathalie Baye : Au fond, ma plus grande ambition était de pouvoir vivre du métier que j'aimais, que j'avais envie de faire et que je faisais. Ça, j'y arrive et c'est fabuleux ! Il y a tellement de gens qui vivent bien mais sans faire les choses qu'ils aiment et d'autres qui sont passionnés par ce qu'ils font mais qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts... Mon but était bien de ne faire que ce que j'avais envie de faire... Cependant, quand je ne joue pas pendant un certain temps, je suis très malheureuse : j'ai besoin de jouer. Aujourd'hui ça ne m'arrive plus de ne plus tourner, mais ça m'est arrivé... Une année, par exemple, j'ai travaillé trois jours. J'ai fait une participation dans La dernière femme et c'est tout ! J'étais vraiment en état de manque ! Et ce n'est pas simple à vivre. Un acteur qui ne joue pas se dit : « On ne me choisit pas, donc on ne m'aime pas, donc je ne suis rien ». Un acteur qui ne joue pas, c'est rien. Rien du tout. Alors j'avais, à cette époque, l'impression de n'être rien et, en même temps, j'avais un sentiment de gâchis épouvantable parce que je me disais: « J'ai laissé tomber un métier, la danse, pour... arriver à rien ! ». Mais, peu à peu, tout s'est mis en place, progressivement, et c'est pour ça, je crois, que je n' ai pas la notion de "vedette"... Si tout d'un coup, j'avais eu un premier rôle dans un film qui avait fait 500 000 entrées, cela aurait été différent... Moi, j'ai commencé par des flopées de petits rôles et quand dans un film, j'ai eu un rôle très important ou un premier rôle, ça m'a paru normal. Aux autres comme à moi.

Première : C'est après La chambre verte ou après Une semaine de vacance" que votre statut a changé ?
Nathalie Baye : La chambre verte a eu une grande importance mais par rapport aux professionnels, pas du tout par rapport au public... Jusqu'à Une semaine de vacances, le public qui avait pu me voir au cinéma, je ne le connaissais pas. Apres, j'ai commencé le connaître. J'ai commencé à recevoir des lettres, à voir que les gens me regardaient dans la rue... Ça, je l'ai ressenti mais je l'ai très bien vécu. Si je l'ai vécu aussi normalement, naturellement, c'est que les choses étaient arrivées normalement, naturellement, chaque film renforçant le précédent... Au fond, et ce n'est sans doute pas une qualité, mon plaisir est complètement dans le film. Une fois le film terminé, ça m'intéresse beaucoup moins... Ainsi, je vois les films que j'ai faits, une fois, rarement deux...

Première : Lesquels préférez-vous ?
Nathalie Baye : Je n'ai pas vraiment de préféré mais il y en a plusieurs qui me tiennent à cœur... La nuit américaine parce que c'était le premier. La chambre verte parce que c'était un film complètement fou... Et puis Sauve qui peut (la vie) parce que c'était... Godard. C'est après coup seulement que J'ai réalisé combien Godard avait pris de moi sans que je m'en rende compte ! Enfin, dans les films que j'aime, il y a bien sûr Martin Guerre... Pour le personnage, l'histoire et surtout le plaisir d'acteur... De jouer avec Gérard (Depardieu), c'était fabuleux. Parce qu'on était tous les deux aussi heureux de jouer, d'avoir ces rôles-là. C'était un plaisir parfait. Le plaisir de jouer, le mien et celui de mes partenaires, est une chose essentielle... Je trouve que si un acteur ne se donne pas, s'il n'est pas généreux, il ne vous fera jamais rêver. Je préfère un acteur qui donne même si, par moments, il y a des petites erreurs... C'est d'ailleurs la même chose pour un film. On a besoin qu'il nous réchauffe, nous émeuve, nous bouleverse, nous fasse rêver. Moi, au cinéma, j'ai de plus en plus envie qu'on me raconte des histoires. Un scénario, j'ai besoin d'avoir envie de le lire jusqu'au bout, de connaître la fin, de rire ou de pleurer, d'être amoureuse du personnage...

Première : Justement, une fois que vous avez lu le script et accepté le film, comment rentrez-vous dans le personnage ?
Nathalie Baye : Chaque personnage vient habiter chez vous d'une manière différente. Une chose est sûre, c'est que le personnage que je joue influe sur mon caractère au moment du film... Ainsi le personnage d' Une semaine de vacances était une femme en état de dépression ; eh bien, pendant le tournage, j'étais un peu comme elle... Pendant Martin Guerre, où le personnage était une femme amoureuse, pleine de vie, j'étais amoureuse de tout le monde ! J'avais une santé incroyable... Pour La balance, où c'est une prostituée, je me suis sentie un peu... pute ! (Rires). Disons plutôt que c'est un personnage qui n'a pas froid aux yeux. Et pendant tout le tournage, je n'ai pas eu froid aux yeux !... Je donne l'impression de jamais penser à mon personnage avant le film et je crois que je ne pense qu'à ça. Je vis avec. J'ai aussi toujours un moment de panique : la peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas pouvoir le faire... Et puis subitement, un truc arrive, un déclic, et ça y est. L'essentiel, c'est ça : que le désir arrive. Finalement, jouer c'est un peu comme faire l'amour. C'est la même chose : on se donne complètement. Donc sans désir, c'est l'horreur !

Première : Comment vient ce déclic ?
Nathalie Baye : C'est indéfinissable. Ça peut venir d'un costume, d'un décor, d'un partenaire... Je crois surtout que le déclic arrive au moment où j'en ai marre de moi ! Je ne suis bien avec moi-même que si je peux être aussi quelqu un d'autre…

Première : Comment est venu le déclic pour La balance ?
Nathalie Baye : Il y a eu plusieurs choses. Le script de Bob Swaim, d'abord. Ensuite, le fait d'avoir, avant le tournage du film, rencontré beaucoup de prostituées : des filles formidables, inintéressantes, intelligentes, idiotes, marrantes... Des filles comme tout le monde, quoi ! Et tout d'un coup, j'ai regardé le film différemment... Il y avait aussi le fait de mettre des perruques, des robes fendues...

Première : Qu'est-ce que vous attendez d'un metteur en scène ?
Nathalie Baye : Qu'il me surprenne ! J'entre assez rapidement dans le film et quand on tourne, souvent les premières prises sont assez bien. Mais ce qui me gêne, c'est que le réalisateur se contente de ça. Ce qui m'intéresse, c'est qu'il aille plus loin, qu'il me demande davantage, qu'il me pille, qu'il me casse... J'ai besoin qu'il me prenne des choses qui m'échappent. C'est Gérard Depardieu qui dit : « Nous sommes des voleurs et les metteurs en scène des voyous ». Moi, je veux lui prendre un maximum au metteur en scène mais j'ai besoin qu'il fasse la même chose... Je m'en fiche d'être complètement vidée, complètement démunie à la fin d'un film mais j'ai envie qu'on fasse sortir de moi des choses inattendues. Le moment où l'acteur crée quelque chose, c'est quand il va au-delà de ce qui est écrit...

Première : Est-ce qu'il vous arrive de discuter la mise en scène, les cadrages, les indications de vos réalisateurs ?
Nathalie Baye : Rarement... Je suis assez docile. Parfois, on discute et on tourne même deux versions de la même scène et on choisit après... Ce qui m'intéresse, c'est de m'adapter à ce qu'on me demande... La chose la plus difficile à acquérir, c'est la disponibilité. Quand on commence, on a des idées extrêmement précises mais si l'autre, en face de vous, ne joue pas du tout comme vous l'aviez imaginé, vous êtes complètement perdu... Non, il faut rester disponible, se servir de tout ce qu'on a. Si, un matin, on est crevé, il ne faut pas essayer de lutter pour faire croire que tout va bien, il faut se servir de sa fatigue... Plus ça va, moins je m'encombre de choses et mieux je me porte et mieux je me sens à l'aise pour jouer. D'autant que jouer c'est aussi une sorte de lavage de cerveau...

Première : C'est-à-dire?
Nathalie Baye : Si vous êtes malheureuse, eh bien, le moment entre le «Moteur» et le «Coupez», vous êtes quelqu'un d'autre, vous oubliez le reste. Ça m'est totalement nécessaire : je crois que je serais beaucoup moins bien avec moi-même si je ne pouvais pas m'oublier régulièrement! Mais c'est vrai aussi que lorsqu'on enchaîne film sur film, comme cela m'est arrivé quand j'ai fait Je vais craquer, Sauve qui eut (la vie), Une semaine de vacances et La provinciale, on ressort toute démunie, pressée comme un citron...

Première : Vous reconnaissez-vous dans l'image que la presse donne souvent de vous : une jeune femme sage, une bonne élève, etc.
Nathalie Baye : Ça me fait rire et... ça m'agace ! Après mon rôle de pute dans La balance, cette image va peut-être enfin changé. Je crois que ça vient des rôles que j'ai joués. C'était souvent les personnages les plus normaux, les plus humains du film. Le public s'y identifie facilement et pense alors que je suis comme ça. Mais je suis le CONTRAIRE de La provinciale ! Le côté bonne élève, ça me tue : à l'école, j'étais une chahuteuse, je déconnais, j'étais un pitre, la dernière de la classe avec toujours des anti-sèches dans mon cartable ! Mon père, atterré par mes résultats scolaires, m'a fait quitter l'école à 14 ans et j'ai fait de la danse... Le côté sage, c'est certainement parce que je suis pudique. Et que je vis normalement. Je pense qu'il vaut mieux mettre sa folie dans son art. Je préfère vivre en bourgeoise et penser en artiste plutôt que l'inverse. Ma folie, mes angoisses ne regardent que moi. Ce qui me plaît profondément dans ce métier, c'est de jouer. Le reste ne m'intéresse pas beaucoup… Je n'ai jamais rien fait pour faire ce qui me passionne le plus, pour jouer. Je n'ai jamais décroché mon téléphone pour demander un rôle. Je n'ai même jamais osé dire à un metteur en scène que j'avais aimer travailler avec lui. Sauf à Bob Swaim, après La balance, mais parce que je le connaissais depuis longtemps... J'ai l'impression de me mettre à nu pour chaque film, ça suffit : je n'ai pas envie, à côté, de raconter mes peurs, mes angoisses... Alors, tout ce que je lis : la bonne petite Française, etc, forcément ça agace... C'est pareil pour Johnny. Tout ce qu'on raconte est souvent complètement bidon. On le décrit comme un fou complet alors qu'il est casanier et tranquille...

Première : Justement, comment vivez-vous le fait d'être traitée depuis quelque temps, plus comme une personnalité que comme une comédienne ?
Nathalie Baye : Mal ! Parce que je n'avais pas l'habitude que l'on parle de moi en mélangeant ma vie affective et ma vie professionnelle. Parce que les gens ont parfois changé d'attitude à mon égard. Parce que certains journalistes viennent me voir travailler mais n'ont envie que de poser des questions qui n'ont rien de professionnel... Et aussi parce que ce n'est pas aussi simple que ça de s'habituer à une popularité comme celle de Johnny, aux fans, aux coups de téléphone, aux chasseurs d'autographes...

Première : Vous êtes sensible au regard que les gens portent sur vous...
Nathalie Baye : Oui, bien sûr. Je suis surtout très sensible au regard qu'on porte sur les gens que j'aime. Je trouve souvent insupportables et même douloueux les a priori des gens. Pour moi, c'est la pire des injustices... Tous ces gens qui ne savent rien et qui pensent savoir, il n'y a rien le pire ! Moi, plus j'avance et moins je sais. Et plus je suis heureuse, pour vivre, pour tourner...

Première : Vous disiez tout à l'heure que vous aimeriez tourner à nouveau avec Bob Swaim...
Nathalie Baye : Oui, car c'est quelqu'un de très bien. Avant La Balance, il était très anxieux. Et comme son premier film, La nuit de St Germain des près, n'avait pas marché, il prenait des tas de précautions. Tout était préparé minutieusement... C'était impressionnant. Mais une fois sur le plateau, il prend un réel plaisir à travailler avec les acteurs. Un vrai plaisir sensuel. Il est là, attentif, chaleureux, donnant des tas d'indications. Il prend complètement son pied et c'est formidable, parce qu'on le prend avec lui !... Pour moi, c'est toujours un petit miracle de faire un film... Ceux qui disent d'un air presque dégoûté : « Bon, je vais aller tourner... », j'ai envie de leur dire d'aller vendre des pommes de terre chez Félix Potin... Le cinéma, c'est quelque chose de trop bien, de trop magique.


Propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat.