Extrait du livre de Claire Devarrieux:
LES ACTEURS AU TRAVAIL
Hatier / 5 Continents / Bibliothèque du cinéma. 1981


Propos de Nathalie Baye recueillis par l'auteur :

J'étais danseuse. À quatorze ans, je suis entrée dans une école, à Monaco. Je faisais six heures de danse par jour et je poursuivais mes études pour le bac, par correspondance. En classe, j'étais une grande dyslexique, j'avais d'énormes difficultés. Mes parents m'avaient dit: « Si tu fais de la danse, fais-en à fond, pas comme une jeune fille de bonne famille. » Puisqu'on me donnait la possibilité de choisir, je suis donc allée jusqu'au bout.
Ensuite, je suis allée aux États-Unis, pour voir autre chose. J'avais envie de partir. J'avais dix-sept ans et demi, j'ai fait du baby-sitting, je dansais aux Ballets Russes, à New-York. J'ai travaillé aussi au noir dans une compagnie. Je suis rentrée en France avec la certitude de repartir ; je faisais des petites tournées, avec de moins en moins de possibilités intéressantes. Et puis ce milieu: angoissant, éphémère.
Un jour, je suis allée avec une copine dans un cours d'art dramatique, et, l'année suivante, je suis entrée au Conservatoire. J'ai travaillé beaucoup, par rapport à la moyenne des gens, mais j'avais l'impression de ne rien faire, parce que la danse m'avait accoutumée à énormément de discipline, de rigueur. La danse, aussi, m'avait donné l'habitude de la scène. Je n'ai pas eu le choc, la réaction de pudeur que pouvaient avoir mes copains en montant pour la première fois sur la petite scène des cours. J'ai toujours eu le trac, mais la danse m'a donné une certaine aisance.

À ce moment-là, j'avais vingt ans. Et déjà (inconsciemment, au début), je refusais la notion d'emploi. J'ai toujours eu envie de tout jouer, toujours trouvé que c'est changer qui est intéressant. On a une telle tendance à vous cataloguer que si vous n'avez pas une volonté farouche de faire des choses différentes, c'est fini : vous êtes la rigolote ou la pleureuse de service. C'est ce qui fait que, lorsqu'on m'a proposé le Jeune Théâtre National, à la sortie du Conservatoire, j'ai refusé. Car, à partir du moment où on fait partie d'une troupe, on est la jeune première et on n'en sort pas ; on a la chance de jouer de beaux textes, mais on est victime d'un emploi. Cela aurait été une sécurité qui n'en est pas une. J'ai des amis qui programment, qui ont besoin de savoir longtemps à l'avance ce qu'ils vont faire. Ça les rassure. Moi, je suis angoissée comme les autres quand je n'ai rien, mais savoir tout à l'avance, ça peut ôter toute envie. Le côté "aventure" est vraiment une des choses que j'aime.
Refuser le JTN n'avait rien de glorieux et je n'avais pas particulièrement d'assurance. On m'a dit que j'allais le regretter. Mais trois semaines après, François Truffaut me prenait pour La nuit américaine, et on m'avait proposé Le légume, une pièce de Fitzgerald. Si je n'avais rien eu, je ne sais pas quand même si j'aurais accepté le JTN. Car je n'avais pas eu l'impression d'apprendre beaucoup au Conservatoire, et l'idée d'une troupe, sans savoir ce que c'était, ne m'enthousiasmait pas.

Truffaut faisait sa distribution et son assistante m'a vue dans la rue — en fait, ça s'est passé comme ça : je déjeunais avec mon agent, et il m'a dit : « tu peux peut-être coller pour La nuit américaine » ; on sort du restaurant, on marche, et, à ce moment-là, on aperçoit l'assistante de Truffaut qui connaissait bien mon agent et s'est dit: « tiens... ». Elle m'a téléphoné une heure après. J'ai rencontré François Truffaut, une première fois, je suis revenue, j'ai fait une lecture. Et puis, il a eu une idée, il m'a mis ses lunettes sur le nez. (L'avantage du concours du Conservatoire, c'est qu'il y a des metteurs en scène qui viennent, et puis des agents : Villeret, Huster, Dussolier et moi, il y en a un qui nous a tous pris ensemble. Ce ne sont pas des agents qui vous donnent de l'argent ; ils vous mettent sur des coups et ils prennent des pourcentages.)

Mon premier contact avec le cinéma avait été une scène avec Peter Fonda dans Two people, de Robert Wise. Mais là, mon premier vrai rôle, avec François Truffaut, dans un film sur le cinéma, c'était magique! On m'avait dit: « tu verras, c'est de la chance de commencer avec Truffaut et de la malchance, car tous les films ne se passent pas comme ça. »
Il y avait, sur le tournage, à Nice, une atmosphère chaleureuse et particulière, à cause des nationalités différentes. Je n'ai eu aucun sentiment d'exclusion. J'ai découvert notamment que les gens de qualité ont une grande simplicité. Je me suis concentrée sur ce que j'avais à faire ; j'ai observé la scripte, et je n'ai pas réalisé que mon rôle pouvait avoir une réelle importance. Les acteurs qui jouaient les acteurs, j'avais l'impression que c'étaient eux qui avaient les rôles, pas moi, qui interprétais le mien sans m'en rendre compte. Quand le film est sorti, le rôle a marqué quand même, et j'ai été vraiment étonnée.
C'est La nuit américaine qui m'a fait aimer le cinéma. Mais sans que j'abandonne le théâtre, ce que font certains, or je crois que si on en a vraiment fait, on y retourne toujours, car, pour un acteur, les répétitions, les méthodes de travail sont nécessaires. Le cinéma, quand on regarde les vieux magazines, on est un peu affolé : les acteurs ont une heure de gloire à un moment, et puis la mode passe, on ne les aime plus. S'ils n'ont pas fait de théâtre avant, ils ne font plus rien. Donc, contre le côté éphémère du cinéma, on peut se protéger avec le théâtre (avec la télévision, aussi, il faut s'en méfier, mais je ne suis pas du tout contre), ce que j'ai fait en 78 et 79, au Théâtre de la Ville et à Aubervilliers.

Car sur les sept années qui viennent de passer, j'ai eu une période heureuse au début, puis une grande traversée du désert, avec seulement de très petits rôles, dans Mado, La dernière femme et quelques autres films. Je n'ai jamais fait la démarche d'aller chercher du travail. J'ai eu la chance que les gens du métier me connaissent un peu grâce à La nuit américaine ; mais, sur le coup, ça m'a nui, le côté fille à lunettes. Heureusement que j'avais par ailleurs une vie assez solide, car les bonnes critiques, ça ne m'a rien rapporté.
J'ai connu des moments difficiles, où je n'avais pas d'argent. Ce qui fait que, maintenant, quand j'ai des rôles importants et que je vois des gens venir pour une journée, j'essaie de les entourer un peu. Parce que je sais ce que c'est quand on vous a tout volé, vidé, quand on a attendu quinze jours pour une heure.
Faire plein de petits rôles, c'est épuisant, mais je me dis que c'est normal et, en fin de compte, très bien. Les démarrages rapides sont plus difficiles à vivre. Mon premier grand rôle, je viens de l'avoir, à trente ans, en harmonie avec moi, beaucoup mieux que si je l'avais eu à vingt-cinq. Avant, c'était un âge où je n'aurais pas été prête.

La chance ? J'ai eu la force de ne pas laisser tomber. J'ai connu des garçons et des filles qui avaient du talent, plus que certains qui travaillent (mais cela dit, tous ceux qui arrivent, même si je ne les aime pas, il y a un talent quelque part, il y a toujours quelque chose) et ils ont abandonné leur métier. La chance, c'est à part, c'est la chance de pouvoir tenir le coup. Comment dire ? J'ai eu la chance de pouvoir tenir, car, tout en ayant très peu d'argent pour vivre, j'en ai eu suffisamment pour ne pas faire autre chose. Je faisais de la lecture à une vieille dame, je vivais avec quelqu'un qui a pris un travail. Mais une fille qui vient de la province, et qui est obligée de faire du secrétariat à mi-temps, elle perd contact. La chance, c'est ça : garder le contact. Celle de rencontrer LE metteur en scène à une terrasse de café, ça peut marcher une fois, c'est arrivé, mais c'est de l'ordre du hasard.
Il y a une période où j'ai été au bord de laisser tomber, et si je n'avais pas été entourée... Lorsque, une année, je n'ai joué qu'une scène dans La dernière femme, les gens me disaient : « ça va bien pour toi. » Mais cette scène, je l'avais faite quatre mois auparavant et je n'avais rien en perspective. Si on ne travaille pas, on ne vous voit pas, et vice versa. Si on ne vous a pas choisie, on se dit donc qu'on ne vous aime pas. (On ne va pas jouer Iphigénie seule dans sa salle de bain). On se remet en cause.
Mais il y avait aussi autre chose : j'ai toujours refusé des choses que je ne voulais pas faire. Même dans ces moments-là. Le genre de télés ringardes, qui fait vivre mais que décemment on ne peut pas tourner, les refuser me donnait du courage. L'aigreur est la pire des choses. Si on commence à sous-estimer ce qu'on fait... C'est déjà assez dur comme ça.

J'ai redémarré avec La chambre verte (Monsieur Papa, je n'ai pas eu honte de le faire ; au contraire, j'étais très contente, mais ça ne prouve rien, et si je l'avais fait sans La chambre verte, je ne parlerais pas de redémarrage). La chambre verte a complètement cassé l'image que les gens pouvaient avoir: celle de la petite marrante. J'ai eu là mon premier rôle dramatique. C'est pour ça que je dois beaucoup à Truffaut.
Eduardo de Gregorio (La mémoire courte), du théâtre, Godard (Sauve qui peut), Tavernier et Goretta – deux films de suite avec des rôles si importants, ça fait un peu peur. Je me dis que je vais m'arrêter un moment. En France, on fonctionne à l'envers ; au début, on vous met en garde, alors qu'on ne court pas de risque. Il vaudrait mieux, au contraire, tout faire au début, puis s'en tenir à un ou deux films par an, pas plus. C'est maintenant qu'il faut faire attention.
On se vide de tout, il faut se recharger de quantité de choses. Le cinéma, c'est bien beau, mais il y a la vie à côté. Et si je n'arrête pas un peu, je vais refaire toujours la même chose. Il y a ce dont vous avez envie, et je ne pense pas être carriériste. En tout cas, je préfère me préserver pour qu'on ne me connaisse pas par cœur avant de me connaître réellement : c'est ce qui se passe, les gens tirent des conclusions très vite. De même que j'ai choisi ce que je ne faisais pas, maintenant que j'ai des propositions, je vais me permettre de choisir ce que je veux faire. C'est très fragile comme situation. Et c'est une période assez déroutante. Mais il faut suivre son instinct.

Le film de Tavernier, c'était une grande histoire d'amour entre tout le monde. On peut aussi faire des films dans une ambiance de drame, comme avec Pialat. Chaque individu a sa méthode, chaque fois c'est différent. Si Tavernier travaillait comme Truffaut, Truffaut comme Goretta, et Goretta comme Godard... Ils ont chacun leur manière de prendre des choses de vous, et puis intervient le rôle que vous faites, aussi. Nous non plus, nous n'avons pas la même façon de travailler, suivant les films, puisqu'il faut chaque fois se replonger dans un milieu différent. Quand on a un bon rôle, les choses viennent comme ça, petit à petit on se laisse imprégner, on est influencé par les lieux, aussi. Dans La mémoire courte, la fille habite un petit studio, dans une tour modeste. Alors elle s'est fait son nid, toute seule, vraiment seule.
Ce que j'aimerais, maintenant, c'est avoir un rôle antipathique, ou de garce, au cinéma ; ne pas être que la fille sympathique et active. Et puis, il y a beaucoup de metteurs en scène avec qui j'ai envie de travailler. C'est affreux de n'entendre parler que des américains et des italiens, alors que nous avons Doillon, Miller, Chéreau, Corneau... des tas de gens. Godard aussi, j'aurais envie de tourner à nouveau avec lui, malgré les moments douloureux : il peut être méchant, mais il peut être plus tendre qu'il n'est méchant.

Dans ce métier qui a une fonction sociale (ce n'est quand même pas de l'ordre de la médecine, encore qu'on fasse du bien aux gens), il se passe des choses drôles et lorsque je tourne, souvent je me dis : « quelle chance, tous ces endroits invraisemblables, ces gens dont on n'aurait pas idée, sinon. » Dans le film de Tavernier, je me suis retrouvée dix jours dans un CES : j'avais oublié ce que c'était. Nous, on imagine que ce que nous faisons n'est pas sérieux. En fait, ce que les gens pensent des acteurs n'a pas beaucoup d'importance. On vous dit, par exemple: « Ah, je ne pourrais pas faire ça, répéter dix fois de suite la même chose !... »
Le plaisir du jeu : ce n'est pas uniquement pour le tournage, ni pour me voir sur l'écran que je fais du cinéma, c'est pour le plaisir de jouer la comédie. Si je ne pouvais pas m'exprimer de cette façon, je ne sais pas ce que je deviendrais : j'exploserais ! Et l'on joue avec des partenaires ; il faut donc que j'aime les gens avec qui je travaille. Ça n'a rien à voir avec le jeu – le jeu de cartes. Mais celui qui joue au poker, oui, il a un plaisir très particulier, et celui que j'éprouve est aussi particulier. Il m'est arrivé de me réveiller mal en point, mais, au moment de jouer, j'étais heureuse, j'étais bien. Pour moi, ce sont des instants privilégiés que rien ne peut atteindre.
Il faut avoir confiance, après, pour le reste. Si on commence à paniquer sur cinq cents choses, on n'a plus d'énergie. Je ne veux pas dire que les festivals, que le fait que les films soient vus, ça ne compte pas : un acteur n'existe que si on l'aime. Mais vraiment, ma passion c'est de jouer. Avant, j'adorais les voyages, les sorties, les nuits blanches. Plus ma passion s'aiguise pour mon métier, plus j'ai besoin de choses très simples à côté. De quitter Paris, par exemple. J'ai une maison dans le centre de la France. J'ai des amis, je fais la cuisine, je lis. Ce n'est ni une technique ni une théorie, mais tant que j'arrive à oublier mon métier quand je suis chez moi à faire des tas de choses, c'est une force.

La condition de l'acteur aujourd'hui ? Les acteurs sont tellement victimes de l'état général des choses qu'eux-mêmes fonctionnent mal. Il faudrait aussi arrêter de dire que les metteurs en scène dépendent des acteurs, alors que malheureusement, c'est le contraire. Si un acteur refuse un rôle, il est jugé sévèrement. Si l'inverse se produit, c'est normal. C'est assez troublant. En définitive, il y a pas mal de metteurs en scène qui méprisent les acteurs ou ne les aiment pas. Beaucoup ont vis-à-vis d'eux une sorte de blocage, de gêne.
Il y a en France des comédiens qui sont arrivés à un certain stade, des vedettes sur qui on monte des affaires. Mais dans l'ensemble, ils attendent, pendant des semaines, le coup de téléphone du réalisateur qui leur aura parlé d'un rôle, puis ils apprennent que le film, finalement, s'est fait sans eux. S'ils râlent, non seulement ils ne font pas ce film-là, mais ils ne feront pas le prochain.

Notre réputation ? C'est un métier public, où les gens sont victimes de la publicité. Quand M. et Mme Tartempion à Dijon font des partouzes, on n'en parle pas dans les journaux. Que des journalistes disent qu'il y a des actrices prêtes à tout pour arriver... Il y a ça dans tous les milieux.
Très souvent, acteurs et actrices ne sortent pas du cercle des gens de leur métier : techniciens, metteurs en scène, producteurs. On a évidemment plus tendance à tomber amoureux de quelqu'un de ce milieu que d'un dentiste. Moi, je vis avec un acteur.
Les liaisons "intéressées" ? C'est un peu facile de dire que c'est par intérêt que l'on vit avec des gens du métier. Bien sûr, ça existe, mais les vraies actrices, celles que j'aime, ne le font pas pour une question d'intérêt. Maintenant, je travaille beaucoup, mais je peux vous dire que je n'ai jamais eu d'aventure avec un metteur en scène, et n'ai jamais été dans une situation où j'aurais eu à me défendre de ça. Les metteurs en scène ont besoin d'aimer les actrices pour travailler. Et l'on a besoin d'être amoureux de son partenaire, mais ça ne veut pas dire qu'on va coucher avec lui. Encore une fois, moi, j'aime les gens avec qui je travaille. C'est Claude Renoir qui expliquait que pour bien éclairer une femme, il faut être un peu amoureux d'elle. Les gens de l'extérieur s'étonnent de tout ça. Dans La nuit américaine, vous vous rappelez, la femme d'un technicien disait : « Mais qu'est-ce que c'est que ce métier où tout le monde s'embrasse et s'aime ! »